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00:00Le cinéma à ses maîtres, ses génies, ses figures légendaires, il compte aussi un grand seigneur,
00:18Lucchino Visconti. Un soir, le téléphone sonne chez moi. L'écrivain Georges Conchon raconte sa
00:24première rencontre avec Lucchino Visconti.
00:55Enfin ça a créé, je veux pas dire que ça a pesé sur nos relations, mais ça a créé le fait que la
01:02première fois qu'on s'est vus, on a éclaté de rire l'un et l'autre, moi disant pardon, lui disant
01:06ah c'est pas possible !
01:24Lucchino Visconti, l'un des personnages les plus extraordinaires que le cinéma ait connu.
01:38Aujourd'hui, son oeuvre reste l'un des piliers de l'art cinématographique, comme celle d'Igmar
01:43Bergman ou celle de Federico Fellini. Il n'y a pas de comparaison à faire par exemple entre
01:49Fellini et Visconti parce que chacun a son propre cinéma, chacun a son propre style et ses propres
01:55choses à dire. Alain Delon. Et c'est un fait que Lucchino, tant dans Le Guépard que dans
02:00Ludwig et dans Les Darnés aussi, se complaisait à montrer une certaine décadence et une certaine fin
02:06du monde. Quand il t'avait chez lui, tu étais devant la cheminée, tu étais bien. Annie Girardot.
02:12Tu étais reçue, il y avait un monsieur qui te fait la cuisine, c'était dans une jolie vaisselle,
02:16tout était. Mais c'était naturel comme ça, c'était bien. C'est toujours bon. Quand il allait,
02:20on est allé avec lui à Londres, on est allé partout. Il t'emmenait, il allait toujours chez
02:27l'antiquaire, il allait chercher les objets. Il avait cet amour d'âge et puis il pouvait se le
02:33permettre, c'était formidable. Si Lucchino Visconti vivait comme un seigneur, il le devait en grande
02:37partie à sa naissance. Lucchino Visconti est né à Milan le 2 novembre 1906. Il est le troisième
02:44fils de Giuseppe Visconti, duc de Modrone. Ses ancêtres remontent au dernier roi des Lombards,
02:50qui était lui-même le beau-frère de Charlemagne. Donc il avait évidemment des châteaux, des
02:55propriétés. Annie Girardot. On a raconté que quand il était tout petit, il avait des parents qu'il
03:00avait peu vus finalement. Il avait une nurse qui était ou anglaise ou française, etc. Il a vécu
03:07beaucoup en France et il habitait l'hôtel Meurisse sur les Tuileries. Et donc il a adoré la France
03:15depuis tout petit. Il adorait la France, il adorait l'Allemagne, l'Autriche. Et puis après il a
03:24découvert, je me souviens, la Russie. Il est allé faire un long voyage en Russie. Il était très
03:29attiré justement par la Russie, par la littérature russe, par le monde des arts. Bien sûr, il avait
03:40vécu dans ce monde doré, une enfance comme ça de voyage. Mais au fond, il n'avait pas eu tellement
03:46ses parents. Il a donc fait son éducation lui-même. Tous les objets qu'il avait chez lui,
03:51c'était des choses antiques. Mais antiques qui faisaient partie de son enfance. Il avait vécu
03:56toujours dans le goût des belles choses.
04:08Dans le palais des Visconti à Milan, l'Oukinot vit sous la fascination d'une femme très belle.
04:13Donna Carla règne sur la vie de l'Oukinot, de ses frères et de ses sœurs. Elle affiche chaque
04:19soir le programme des leçons de musique du lendemain. Oukinot joue du violoncelle,
04:23Donna Carla du piano. Chez les Visconti, la musique fait partie de l'éducation,
04:28au même titre que les langues, les mathématiques, l'histoire ou le sport.
04:32Un précepteur anglais est chargé de l'enseignement intellectuel et sportif. Il
04:37fait courir les enfants derrière les tramways pour les entraîner à la course. Ou bien il
04:42choisit une fenêtre du palais, y attache une corde et demande aux petits Visconti de
04:47descendre en rappel le long de la façade, sous les yeux horrifiés des domestiques.
04:51L'été, Donna Carla envoie l'Oukinot passer ses vacances dans un château de sa mère sur les
04:57bords du lac de Côme. La famille de Donna Carla a fait fortune dans l'industrie pharmaceutique
05:01et lorsque le duc de Visconti l'a épousée, elle était l'une des plus belles et l'une des plus
05:07riches femmes de Lombardie. Elle a eu sept enfants, dont l'Oukinot. Oui, Donna Carla est la mère de
05:14l'Oukinot Visconti. Quand il parlait de son enfance, il avait un point faible, sa mère.
05:20Joseph Petroni-Griffiths qui a été l'ami de l'Oukinot Visconti. Sa mère, j'ai toujours pensé
05:26que ça a été le grand amour de la vie de Visconti, la femme qui a pris tout de lui. Et si vous pensez
05:34bien, tous les films qu'il a tournés, il y a toujours une grande mère, un grand personnage
05:41de mère. Un souvenir de tendresse, d'admiration, de respect et de quelque chose plus
05:50sombre qu'il y avait derrière.
06:20Début des années 20. L'Europe vient de sortir de la guerre. L'Oukinot Visconti n'a pas 15 ans.
06:36Deux figures historiques sortent de l'actualité, Mussolini et Gabriel Danunzio, le poète. Danunzio
06:44a fini la guerre avec le grade de sous-lieutenant, un bandeau sur l'oeil et une réputation d'amant
06:49terrible. Les Italiens lui vouent un culte national. L'Oukinot Visconti aime sa poésie.
06:55C'est la poésie qui fait comprendre la guerre à l'Oukinot. Pas le lyrisme combattant des discours
07:01de Danunzio, non, mais le réalisme troublant d'un jeune poète français. C'était un jeune
07:07homme qui rentrait du front. Les enfants Visconti l'avaient invité à leur table avec d'autres
07:11soldats alliés. Les parents de l'Oukinot ont encouragé cette coutume. Le français parlait de
07:17ses camarades du front, tapis dans des trous d'eau et debout, essayant de se protéger des balles et
07:22des baïonnettes et de tuer d'autres jeunes gens, tapis dans les trous semblables et animés du même
07:28désir de tuer plutôt que d'être tué. L'Oukinot avait été fortement impressionné par l'étrange
07:34beauté des paroles du jeune homme qui décrivait la guerre. Une guerre qui ne ressemblait pas aux
07:39dynamiques discours officiels et aux savants de discussion de salon. La poésie avait fait
07:45découvrir la vérité du monde à l'Oukinot Visconti. De là peut-être était née sa passion pour la
07:50littérature. Visconti c'est un homme qui, je crois des hommes que j'ai connu, c'est l'homme qui a plus lu
07:57dans sa vie. Joseph Patronegrifi, écrivain célèbre en Italie et ami de l'Oukinot Visconti.
08:03On le trouvait toujours avec un livre dans la main. Il lisait, il lisait, il continuait. Aussi si vous allez
08:09rendre visite, dans certains moments, après que la conversation s'est un peu calmée, on restait un
08:15peu comme ça, il prenait un livre, commençait à lire avec les amis intimes naturellement. Il allait
08:21coucher avec le livre. Vous le trouvez toujours jusqu'à la fin de sa vie. Il avait une
08:28possibilité de lecture extraordinaire. Il ne se fatiguait jamais de lire.
08:39Tout laisse à penser que le jeune Loukino Visconti va se diriger vers une carrière littéraire. Dans son
08:45entourage, on l'imagine écrivain, poète ou romancier. Je me souviens un soir à Londres, je lui avais dit
08:50mais l'écriture enfin... Il m'a dit détrompez-vous, je ne suis absolument pas un écrivain, quand j'écris
08:59c'est très mauvais. Georges Conchon, écrivain et scénariste. Je sais pas si véritablement il avait
09:04essayé, parce qu'aucun homme n'est parfait. Il y avait aussi, dans les périodes où il ne créait pas,
09:10chez Visconti un côté paresseux, pour ne pas dire glandeur, qui était évident. Bon ben ça va bien,
09:17c'était pas tant, la vie va bien. Mais alors quand il tombait, quand il arrivait sur quelque chose
09:23qu'il avait envie de faire, alors là c'était un monstre, c'était un chien sur son os, il lâchait
09:30pas. Mais dans les intervalles, dans les interludes, c'était un Romain Delon.
09:38Et je n'ai vu cet homme pendant les 20 ans où je l'ai connu, je l'ai vu travailler incessamment
09:46jour et nuit. Georges Beau. Je l'ai vu pendant qu'il tournait Le Guépard en Sicile. Après le tournage
09:53du Guépard, nous nous réunissions très souvent dans une maison qu'il avait aménagée, où j'allais
09:59avec Delon, avec Romain Schneider, on passait la soirée avec lui, certains de ses collaborateurs,
10:04de ses amis. Après le dîner qui était toujours très animé, il avait une passion pour les jeux
10:10de société, les plus imbéciles, le jeu de la vérité, n'importe quoi, des choses comme ça,
10:14ça l'amusait, ça le faisait mourir de rire, ça brouillait tout le monde autour de lui,
10:17il adorait ça. On jouait aux jeux de société, nous partions à une heure tardive, tous ces jeunes
10:24gens allaient se coucher et lui qui tournait le lendemain allait consacrer encore une heure ou deux
10:29avant de s'endormir à écrire le livret d'un opéra qu'il avait promis à l'Opéra de Palerme, où il a
10:35été créé d'ailleurs deux ans après la fin du Guépard. Toujours au fond de la classe, voilà la place
10:40que Lucchino Visconti se désigne lui-même lorsqu'il fréquente l'école. On imagine Lucchino,
10:46rebelle et distingué, capable de se passionner pour la vie des êtres comme de mépriser les
10:51ruditions desséchées de la plupart de ses professeurs. Pour certains, il passe pour un
10:56cancre, pour d'autres, il a toutes les maladresses d'un génie qui s'éveille. Il était possédé par
11:01ce que Malraux appelait, d'un mot que je trouve admirable, le démon de l'absolu. Georges Beaume.
11:05Il avait le comportement d'un parfait aristocrate et il estimait que n'importe quel homme du peuple,
11:10entre guillemets, avait exactement la même valeur humaine que la sienne propre, même si dans la
11:17vie il traitait ses domestiques d'une certaine façon. Il pouvait être très méchant aussi,
11:21très dur. Annie Gérardot. Très dur, il pouvait te saquer quelqu'un en deux secondes. Il le faisait
11:26quelquefois pour s'amuser. Excessif. Visconti, si. Giuseppe Patroni Griffi, un ami de Lucchino
11:33Visconti. Il était toujours excessif. C'était sa force, il pouvait se permettre d'être excessif.
11:47Envoyé de la plupart des collèges où il passe, Lucchino Visconti termine son adolescence au
12:11service militaire en 1927. Il est affecté dans une école de cavalerie près de Turin.
12:16Là il se passionne pour les chevaux à tel point qu'il désire en faire son métier. Visconti est un
12:22homme qui a, dès sa prime jeunesse, dès qu'il a entrepris quelque chose, est allé jusqu'au bout.
12:28Georges Beaume. Il s'est intéressé d'abord aux chevaux. Alors la fortune paternelle lui a permis
12:35d'acquérir des chevaux d'une certaine qualité et il s'est mis à parcourir l'Europe avec ses chevaux
12:40en allant de grand prix en grand prix. Il passait la nuit précédant les courses. Il couchait sur la
12:48paille dans le boxe du cheval ou de la jument qui allait courir le lendemain et en deux ans il est
12:54devenu un propriétaire respecté et un entraîneur respecté. A 23 ans, Lucchino Visconti gagne son
13:01premier grand prix. Il séjourne souvent à Paris. Il rencontre beaucoup d'artistes qui ont tous la
13:06même passion, le cinéma. Mais cela ne suffit pas pour que Lucchino se laisse distraire de ses
13:10chevaux et s'adonne au cinéma. Non, il faudra une rencontre pour cela, une rencontre à laquelle je
13:16vous propose d'assister dans quelques instants.
13:40A Paris, Lucchino est l'ami de l'une des personnalités les plus brillantes de l'époque, Gabrielle Chanel.
13:57Belle et mince, toujours habillée d'une élégante simplicité, Coco Chanel étend sur le monde des
14:04arts sa bienveillance, son goût et son autorité naturelle. Elle est tour à tour mécène, confidante,
14:10découvreur de talents, protectrice des peintres, des écrivains, des cinéastes. Elle connaît beaucoup
14:16de monde et a la réputation de défendre envers et contre tous les artistes auxquels elle croit.
14:22Chanel a beaucoup vécu dans un milieu d'aristocrate. Elle a vécu longtemps avec le duc de Westminster
14:28comme chacun sait, de la plus haute aristocratie ou de la plus grande bourgeoisie et la plus éclairée.
14:33Donc le milieu Visconti était un peu le sien. C'était un peu la queue de ce qu'avait été le milieu
14:41dans lequel Proust avait évolué et qu'il avait dépeint dans ses œuvres. Et en même temps,
14:49il y avait sûrement, attirant Visconti chez Chanel, cette femme, elle issue du peuple et
14:59qui avait accédé à une espèce de royauté par le fait de son talent uniquement et de son travail et
15:06de son intelligence. Et je crois qu'il appréciait. Et puis elle était l'image de la rigueur dans son
15:13art à elle, comme il a été plus tard l'image de la rigueur dans son art à lui. Gabriel Chanel va
15:18changer la vie de Locchino Visconti en lui faisant rencontrer Jean Renoir. Visconti parlera plus tard
15:25de Renoir comme d'un homme extraordinaire qui a eu une grande influence sur lui aussi bien artistique
15:30que morale. Il se souviendra toujours de l'humanité de Renoir et de sa tendresse pour les acteurs.
15:35C'est un enseignement que Locchino Visconti retiendra toute sa vie. Moi je l'ai vu diriger Claudia
15:42Cardinal par exemple. Jean Sorel qui a été l'un des interprètes de Locchino Visconti. Et c'était
15:46extraordinaire, c'était complètement extraordinaire parce qu'il faisait avant elle tout ce qu'il devait
15:52faire. Tous les gestes qu'elle devait, qu'elle fait dans le film sont des gestes qui lui ont été
15:56inspirés par Visconti. La façon dont il ouvrait une porte, la façon dont il ouvrait un télégramme à un
16:02moment. Tout lui a été inspiré complètement par Visconti. C'est-à-dire qu'avec lui c'était impossible
16:07de ne pas savoir jouer la comédie. Il expliquait et il était d'une telle profondeur, il était
16:16tellement exigeant, c'était impossible de ne pas le savoir. Tous les acteurs avec lui sont bons.
16:22Enfin moi il m'aimait bien, il aimait beaucoup Romy. Romy Schneider. Monsieur Locchino Visconti,
16:28Luca, comme je l'ai appelé moi. Je l'aime.
16:45La rencontre de Jean Renoir et de Locchino Visconti est déterminante pour le reste de la
16:50vie du jeune italien. Désormais Locchino sait qu'il a trouvé son moyen d'expression majeure,
16:55le cinéma. Il fait son apprentissage comme assistant de Jean Renoir. Ensemble ils tournent
17:02une partie de campagne. Visconti est chargé de s'occuper des costumes. Les autres assistants
17:07s'appellent Yves Valégré, Jacques Becker, Henri Cartier-Bresson. Malheureusement le tournage du
17:13film est interrompu à cause de la pluie. Puis faute d'argent, Jean Renoir le laissera tomber.
17:18Ce film inachevé reste pourtant encore aujourd'hui l'une des plus belles oeuvres du cinéma français.
17:25A la même époque en 1936 apparaissent de grands changements politiques en Europe. Le front populaire
17:40se heurte aux organisations fascistes. Certains artistes prennent parti. Jean Renoir ne cache pas
17:45ses sympathies pour la doctrine communiste. Locchino Visconti également. C'est une prise
17:50de position qu'il gardera toute sa vie et qu'il ne manquera jamais d'afficher comme en témoigne
17:55Georges Conchon qui a travaillé en 1965 avec Locchino Visconti. Qui était à ce moment-là très
18:01très grand seigneur, ce qu'il a toujours été. Et qui en même temps avait un tic le soir qui était
18:12de sortir sa carte du PCI en disant je suis communiste. Et c'était vraiment un grand motif
18:20de gloire pour lui. Ou un alibi je ne sais pas. Il est vrai que beaucoup de gens ont été choqués
18:25de voir un homme qui vivait comme personne ne vit dans un faste et un luxe tout à fait exceptionnel.
18:35Georges Beau. Et en même temps il était marxiste. Il était profondément convaincu de la foi marxiste
18:43et il ne jugeait pas du tout incompatible son style de vie avec ses idées politiques pour
18:48lesquelles il a pris des positions quelquefois dangereuses pour lui tout au long de son existence.
18:54Et d'ailleurs son enterrement, qui était très beau dans une des plus belles églises de Rome,
18:59a été précédé sur le parvis de l'église d'un discours fait par Berlinguer, c'est-à-dire le
19:09secrétaire général du parti communiste. Disons que l'absoute finale de Visconti lui a été donné
19:15par le secrétaire général du parti communiste.
19:45Janvier 1939, Lucchino Visconti apprend que sa mère est en train de mourir. Plus jeune il a fait
19:57un pacte avec elle. Il est convenu entre la mère et le fils que Donna Carla ne mourra pas dans
20:03l'autre bras que ce Lucchino. Lucchino Visconti arrivera juste à temps pour entendre sa mère
20:09prononcer son nom. Ce seront ses dernières paroles. Décembre 1941, le père de Lucchino meurt,
20:17lui aussi. Selon ses dernières volontés, il n'y a pas de noir à ses funérailles. Des villageois
20:23portent des costumes rouges que le défunt a dessiné lui-même. L'église est tapissée de
20:28tentures, rouges également. Après la mort du duc Visconti de Modrone, le père de Lucchino,
20:33le palais d'infamie reste fermé. C'est la fin d'une époque, Lucchino en est conscient.
20:40Mon sentiment profond c'est qu'il éprouvait très probablement une nostalgie de cette société là.
20:46Le romancier Georges Conchon. Il devait se dire qu'est ce que c'est bête que je sois plus à
20:50l'époque où on pouvait en profiter glorieusement, somptueusement et que son raisonnement sous toute
20:58réserve devait être le suivant. J'ai pas pu être le bénéficiaire de cette société là. Je serai
21:06donc le premier dans la société suivante par d'autres qualités. Mais avec ce sentiment que
21:14les qualités que je montre, moi Lucchino Visconti, sont des qualités exceptionnelles et aristocratiques
21:22qui remontent de mes origines. Je suis pas du tout sûr qu'il aurait été content que je dise ça,
21:29mais c'est mon sentiment dont je le dis. L'époque qui s'offre à Lucchino Visconti quand il entreprend
21:38de faire son premier film, c'est celle de l'Europe en guerre. Il tourne les amants diaboliques qui
21:44a pour titre Ossessione en italien. C'est une oeuvre qui paraît difficile pour le grand public.
21:49A ce moment là, les films qui remportent le plus de succès, ce sont des comédies
21:53sentimentales et mondaines que l'on appelle, pour en souligner le dérisoire, les films à
21:59téléphone blanc. Or le film de Visconti raconte l'histoire d'un jeune camionneur qui rencontre une
22:05femme dans une petite auberge. Il en tombe amoureux, elle l'aime aussi, mais elle est mariée. Les deux
22:11amants décident de fuir pour vivre ensemble, mais la jeune femme a peur. Dans sa jeunesse,
22:17elle a connu toutes sortes de difficultés et elle est angoissée. Angoissée à l'idée de perdre le
22:22confort que lui offre son mari, un homme grossier qu'elle déteste. Alors les deux amants se séparent.
22:28Ils se retrouvent un jour par hasard. L'amour les ressoudent l'un à l'autre. Ils décident de tuer
22:33le mari gênant, mais l'image du mort hante le jeune homme. Il se met à haïr sa maîtresse devenue
22:39riche grâce à l'assurance vie de son mari. La vie devient insupportable. A la fin, le couple se
22:44déchire totalement. Elle meurt et lui se retrouve en prison. Le film déchaîne une violente campagne
22:52de haine contre Lucchino Visconti. L'irrésistible envie de sauvegarder son confort matériel à tout
22:58prix. L'acceptation du meurtre pour assouvir les passions, tout cela accuse la société de l'Italie
23:03fasciste. Mussolini déclare, après avoir vu le film, ça, ça n'est pas l'Italie. Dans une ville
23:11de la région de Parme, on demande à un évêque de bénir le cinéma qui a été souillé par la
23:15projection du film de Visconti. A Bologne, Ossessionne donne lieu à de violentes manifestations et quand
23:22les alliés débarquent en Italie, les fascistes décident de faire brûler le négatif. Pendant ce
23:27temps-là, Lucchino Visconti, lui, est entré dans la résistance. Quand j'ai connu Lucchino, c'était la fin de la
23:34guerre en Italie. Giuseppe Patroni Griffi, qui restera l'ami de Visconti jusqu'à sa mort. La
23:38victoire des partisans, la révolution dans toute l'Europe, d'un nouveau monde qui a pensé
23:46à le naître. Et Lucchino, qui était un homme de son temps, naturellement ne pouvait pas avoir des idées
23:54aristocrates de droite. C'était normal qu'il était un homme de gauche. Il avait travaillé avec
24:01les partisans. Il est resté quelques jours dans un prisonnier chez la police fasciste. Il avait
24:08passé, il s'était caché avec des autres intellectuels écrivains communistes, et pour ça
24:15l'amitié était née. Et après, à la fin de la guerre 45, il était plein plein plein d'idées
24:23nouvelles et plein d'ardeur pour quelque chose de nouveau dans lequel il militait. Je pense que
24:29ça a été la période la plus convaincue que Lucchino Visconti a passé de sa vie.
24:391947, la famille royale italienne est exilée. L'Italie devient une république. Lucchino
25:00Visconti est célèbre par ses audaces artistiques. Deux ans auparavant, il a mis en scène les
25:05parents terribles de Jean Cocteau. Une nouvelle fois, ses admirateurs et ses détracteurs s'opposent.
25:10Les idées de Visconti sur le théâtre provoquent les spectateurs traditionnels. Quand la mère meurt
25:16à la fin en appelant son fils Mike, Mike, Mike, Mike, je ne m'appelle pas le nom.
25:24Joseph Patroni Griffi. Visconti a prétendu que l'atrice a crié 25 fois Mike. Elle
25:34devait jouer, compter les 25 fois jusqu'à l'exaspération du public avec ces 25 Mike
25:41avec lesquels la pièce est terminée. Les idées révolutionnaires de Lucchino Visconti pour la
25:50mise en scène de théâtre finissent par convaincre les directeurs de la Scala de Milan de tenter
25:54une expérience. Proposer à Visconti de mettre en scène un opéra.
27:34C'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c'est bien, c
28:04est bien, c'est bien, c' est bien bien, c' est bien, c' est bien.
28:16Oh l'
28:25Luchino est très heureux qu'on lui fasse cette proposition.
28:34L'opéra fait partie de sa jeunesse.
28:36Ses parents avaient une loge à la Scala qu'ils louaient à l'année, comme la plupart des
28:40grandes familles de l'aristocratie milanaise.
28:42Cette loge était considérée un peu comme une propriété privée, un salon que l'on
28:47pouvait décorer selon ses goûts.
28:48Les parents de Luchino avaient choisi d'en faire un écrin tendu de velours rouge.
28:53Disconti racontait qu'autrefois, les dames de la haute société venaient souvent seules
28:57à l'opéra.
28:58Pendant le spectacle, il était de bon ton de tourner le dos à la scène et de recevoir
29:03des amis avec lesquels on discourait à voix basse, comme dans une antichambre.
29:07Tous les visiteurs de la loge devaient être assis et, lorsque un nouvel arrivant entrait,
29:12celui qui avait été le premier à venir prenait congé pour laisser sa place.
29:15De temps en temps, l'orchestre réagissait à cette fausse indifférence.
29:19Il attaquait un morceau plus vivement.
29:21Les nobles têtes comprenaient alors qu'il fallait se tourner vers la scène et regarder
29:26quelques ballets.
29:27A ce moment-là, dessous les loges montaient des rumeurs, des bravos et des cris.
29:31C'était les serviteurs des occupants des loges de la noblesse qui soutenaient les artistes
29:36favoris de leurs maîtres.
29:37Le père de Luchino, passionné de musique, avait rompu avec cette tradition.
29:41Il avait fermé la porte de sa loge à clé, refusant délibérément toute visite pendant
29:47le spectacle.
29:48Luchino Visconti, comme son père, adore la musique.
29:51Aussi est-il enchanté de mettre en scène à l'opéra.
29:54On lui propose d'avoir pour interprète une jeune vedette, Maria Callas.
29:59Et j'ai connu d'ailleurs la Callas.
30:01Annie Girardot.
30:02Je trouve qu'ils étaient très semblables.
30:03La même élégance, le même humour et ce qui l'a fait d'elle, c'est qu'elle avait
30:09maigri et tout.
30:10C'est-à-dire qu'elle avait peut-être, paraît-il, ayant maigri, elle n'avait pas la voix qu'elle
30:13aurait dû avoir quand elle était grosse, mais il l'a fait remuer en scène, se mouvoir,
30:20se bouger.
30:21Elle était une vraie, vraie comédienne, une vraie targédienne.
30:24Et ça, c'est à lui seul qu'ils pouvaient lui faire faire ça.
30:27Je me souviens très précisément d'une conversation avec Maria Callas un jour.
30:32Georges Eubaud.
30:33J'étais assis à côté de Callas, je bavardais avec Callas et nous parlions bien évidemment
30:36de Visconti.
30:37Et Callas, à un moment donné, me dit « Mais si vous savez, c'est un monstre.
30:42Si vous saviez la façon dont il me traite.
30:45» Je lui dis « Ah, bon, racontez.
30:47»
30:48« Écoutez, » il me dit, « tel, c'est bien simple.
30:49Moi, » me dit Maria Callas, « et tous ceux qui l'ont connu la reconnaîtront, je suis
30:53quelqu'un, j'ai besoin de comprendre pourquoi je fais les choses.
30:56» Si bien que lorsque Alaska, quand Visconti l'a littéralement inventé Callas, Alaska
31:04quand nous répétons un opéra, quelquefois il lui arrive de me demander de faire une chose
31:07dont je ne vois pas tout de suite pourquoi je dois la faire.
31:10Alors, elle joint le geste à la parole.
31:12Je lui dis qu'elle était très myope.
31:13Elle met la main en visière au-dessus de ses yeux et elle dit « Je le cherche dans la
31:17salle.
31:18»
31:19Et puis quand je l'ai repéré, je lui dis « Lucchino, pourquoi voulez-vous que je fasse
31:20cette chose-ci à ce moment-là ? »
31:22Et savez-vous ce qu'il me répond ?
31:25« Le monstre, » me dit-elle, avec un sourire jusqu'aux oreilles, « il me dit, tais-toi,
31:33conne, chante, c'est tout ce que tu sais faire.
31:35»
31:36Tous ceux qui ont approché Maria Callas vous diront qu'il n'y a pas un homme au monde
31:42qui aurait pu lui dire le quart du commencement de cette phrase et de Visconti, non seulement
31:45elle l'acceptait, mais elle la trouvait normale, judicieuse, naturelle en tout cas.
32:11L'opéra a fourni aussi le décor d'une autre rencontre importante dans la vie de
32:20Lucchino Visconti, Alain Delon.
32:22J'avais rencontré pour la première fois Visconti à l'Opéra puisque j'étais présenté
32:27à lui à Londres, à Covent Garden, à la première de Don Carlos qu'il avait mise
32:32en scène à Londres.
32:34Et c'est là que je lui ai été présenté par mon impresario et nous étions d'ailleurs
32:40plusieurs à Londres et j'ai su plus tard que c'est à ce moment-là qu'il avait décidé
32:46que je serais déjà Rocco.
32:47Il l'a dit plus tard à mon agent, il l'a dit lorsque j'ai vu Alain à Londres, j'ai
32:53su qu'il serait Rocco.
32:54En 1960, Lucchino Visconti tourne Rocco et ses frères.
33:04C'est l'histoire d'une famille de paysans italiens, une mère et ses cinq fils, qui
33:09viennent du sud pour s'établir dans la plus grande ville du nord de l'Italie, Milan.
33:13Quelques générations plus tôt, cette famille aurait sans doute choisi des migrants en
33:17Amérique. Mais quand on est pauvre, aussi pauvre que cette famille, Milan ressemble
33:22à New York et c'est le seul espoir raisonnable pour ne pas mourir de faim.
33:27Rocco et ses frères, c'est un film auquel Lucchino Visconti pense depuis longtemps.
33:32Avec Alain Delon, il a trouvé Rocco.
33:34Pour jouer une petite prostituée amoureuse de Rocco, Visconti choisit Annie Girardot.
33:40Ça a été pour moi, au point de vue cinéma, je veux dire, c'était la première fois que
33:44je faisais un film qui, internationalement, était connu.
33:48Jusqu'ici, je faisais que des films français et peu d'ailleurs, parce que je débutais
33:52quand même. Et puis, ça m'a fait aussi découvrir un autre pays, vivre toute la vie
33:58qui a été ma vie pendant 20 ans quand même.
34:02Avec l'Italie, quoi, voilà.
34:04C'est à cause de lui. C'est le parrain de ma fille.
34:07Annie Girardot avait épousé Renato Salvatori, qui jouait l'un des frères de Rocco dans
34:12le film de Lucchino Visconti.
34:14Une autre actrice qui allait devenir une star fait ses débuts dans Rocco et ses frères,
34:19Claudia Cardinal.
34:20Et je connais Lucchino depuis que je suis venue en Italie, que j'ai commencé à faire
34:23du cinéma. J'ai fait Rocco et ses frères.
34:25Je venais à peine d'arriver de la Tunisie, donc il m'a connue toute petite.
34:29J'avais même pas 20 ans.
34:32Et puis, on s'est toujours vus.
34:33On a toujours travaillé ensemble.
34:34J'ai fait quatre films avec lui.
34:37C'était un homme extraordinaire qui nous comprenait, qui nous aimait et qu'on aimait.
34:43Moi, ce qui m'avait frappé, c'était son comportement avec les femmes.
34:48Georges Conchon. Je le sentais pas partagé.
34:53Son choix était fait, si je puis dire.
34:55Mais avec une espèce de nostalgie de ne pas être un des grands séducteurs du 18ème
35:02au 19ème. Être un piégeur, piéger l'attention d'une femme, piéger l'intérêt d'une
35:12femme par son discours.
35:14C'était, je ne l'ai jamais vu, aussi formidable discoureur et aussi brillant que
35:18devant des femmes.
35:20Le temps qu'il fait, le pigeon qui est là, ce que je suis en train de faire, il
35:26parlait très peu de lui, c'est assez faux, c'est pas ce qu'il était en train de
35:28faire. La politique, la politique, c'était certains soirs, pas toujours, certains
35:34soirs, c'était je vous explique la politique du monde entier.
35:37Après, vous pouvez tirer un trait.
35:38J'ai tout compris. Je n'ai pas tout compris, mais je vous explique tout.
35:43Et les femmes étaient... Parce que ça fonçait, Visconti, c'était véritablement un
35:50petit moteur surmultiplié quand ça partait, avec d'ailleurs un sentiment intérieur du
35:55dérisoire et certains clins d'œil qu'il lui arrivait de m'adresser en disant je suis
35:59brillant. Je crois qu'à la base de n'importe quel genre d'art, il y a le côté
36:06sexuel. Un document, la voix de Luchino Visconti.
36:09Je crois qu'on fait de l'art avec trois éléments qui sont la tête, le cœur et le
36:14sexe. C'est le côté, la poussée profonde du sexe sexuel qui compte dans la vie, les
36:22rapports humains. Il y a toujours le sexe, mais ce n'est pas seulement le côté visuel
36:27et pornographique. Je ne comprends pas, ça, je n'aime pas beaucoup.
36:31Il y avait probablement, et je sais qu'il l'a dit, cette croyance au pouvoir individu
36:43d'expression de la sexualité, qu'elle soit homo ou qu'elle soit hétéro.
36:46Georges Conchon, qui a été le scénariste de Luchino Visconti.
36:50Cette certitude que, homosexuel qu'il était, il pouvait parler de l'hétérosexualité
36:58avec une certitude absolue parce que, profondément, c'est la même chose, parce que c'est
37:03une force à exprimer et c'est une musique qui emporte tout, qu'elle soit homo ou qu'elle
37:09soit hétéro. C'est à dire qu'il était capable de faire s'exprimer une femme devant
37:15un homme sans aucun rapport avec l'expression d'un homosexuel devant un homosexuel et
37:22avec le sentiment intérieur d'exprimer une vérité, je dirais, irréfragable, parce
37:28que, profondément, c'est la même chose, la sexualité.
37:52En novembre 1958, un brillant éditeur italien connu pour ses idées anarchistes et ses excentricités
38:02édite un roman dont personne ne veut, Le Guépard. En six mois, le livre devient un
38:07best-seller international. Luchino Visconti est bouleversé par la lecture de cette oeuvre.
38:13Il veut en faire un film. Il faut un budget important. Après plusieurs années d'efforts,
38:19un jeune producteur napolitain réussit à monter une coproduction avec une grande compagnie
38:24d'Hollywood. Le Guépard sortira en 1963. L'action du film se passe en 1860. Garibaldi
38:32débarque en Sicile avec mille combattants volontaires en chemise rouge. Il veut chasser
38:36les Bourbons et rattacher la Sicile à l'Italie. Luchino Visconti nous fait sentir les bouleversements
38:42historiques de cette époque à travers un personnage, le prince de Salina, Le Guépard.
38:49Bert Langaster joue le rôle. Le prince de Salina a un neveu qu'il aime plus que ses
38:53propres fils. Il s'appelle Tancredi. Il est beau, jeune, brillant. Il est sans doute impossible
39:01d'obtenir un jeune homme aussi distingué et séduisant que Tancredi sans qu'une demi-douzaine
39:06de fortune ait été dilapidée par ses ancêtres. C'est Alain Delon qui tient le rôle de
39:12Tancredi. Tancredi qui vient annoncer à son oncle Le Guépard qu'il va rejoindre les
39:17troupes de Garibaldi. Il refuse de se faire écraser par l'histoire. C'est le grand thème
39:22du Guépard. Giuseppe Patroni Griffi. Le grand thème du Guépard c'est l'aristocratie, ceux
39:29qui ont le pouvoir, qui cherchent de s'accorder avec la masse seulement pour tenter de ne
39:36faire changer rien. Mais en tout cas il a un amour dans ces choses qui doivent mourir qui est émouvante.
40:06C'est la belle, ce soir.
40:11Tancrede, Tancrede, donne-moi ton mouchoir, s'il te plaît.
40:15Oui.
40:19Merci.
40:22Prince, nous avons appris que vous étiez ici et nous vous avons rejoint pour nous reposer,
40:27mais aussi pour vous demander quelque chose. J'espère que vous ne me direz pas non.
40:36Oui.
40:41Demande Angélica.
40:42Je voudrais vous prier de danser avec moi la prochaine mazurka. Dites-moi oui, ne faites pas le méchant.
40:48Tout le monde sait que vous êtes un grand danseur.
40:51On ne m'a jamais fait une proposition aussi séduisante. Pourquoi je dois la refuser?
40:56Je vous en prie prince, je vous en prie.
40:59Merci.
41:05Merci ma chérie, tu m'as rajeuni. C'est bien, j'accepte, mais pas la mazurka.
41:10Je me sentirai un peu trop jeune. Accorde-moi la prochaine valse.
41:22Tu vois Tancrede, comme l'oncle est gentil, il ne fait pas des caprices comme toi.
41:29Il ne voulait pas que je vous le demande. Il est jaloux.
41:39Quand on a un oncle aussi beau et fascinant que le mien, il est normal d'en être jaloux.
41:44Mais pour cette fois, je ferai une exception.
41:50Nous y allons.
41:51La mort. Mort d'une époque, d'une société, des cadences des hommes qui la composent.
41:57Puis il y a aussi l'angoisse de la mort et la peur de vieillir et de mourir, qu'il l'obsédait constamment.
42:02Qu'on retrouve très bien dans le guépard.
42:04Alain Delon.
42:05Je crois que Luchino a été entouré, très entouré, jusqu'à sa dernière seconde, jusqu'à son dernier souffle.
42:10Je crois que, de part nature, c'était quelque chose aussi qu'il n'aimait pas.
42:15Parce que Luchino aurait préféré, ça je le sais, parce qu'en bon scorpion et en vrai scorpion qu'il était,
42:22ne voulait pas donner l'image d'une des cadences, de sa propre décadence ou de sa propre déchéance.
42:26Ne souhaitait absolument pas donner l'image de sa souffrance, de sa maladie, de son impotence.
42:32Il était étonnant parce qu'il se moquait de la mort. Il avait à la fois peur de la mort et il s'en moquait beaucoup.
42:36Jean Sorel.
42:37On a raconté une chose extraordinaire, c'est que dans le dernier appartement où il habitait,
42:42donc après qu'il ait quitté cette grande maison qu'il avait sur la Via Salaria,
42:45et le soir vers 9h30, 10h, quand il allait se coucher, il y avait sa soeur qui était là, qui l'aidait,
42:52et il mimait sa mort tous les soirs. Il se faisait maître, il se mettait autour du cou.
42:59Vous savez ce qu'on met aux gens qui viennent de mourir ?
43:02Il mettait cette mentonnière, il mimait ça tout le temps.
43:05C'était une espèce de plaisanterie un peu macabre qu'il avait tous les soirs.
43:10Ma dernière visite à Visconti a été, c'est la dernière fois que je l'ai vu vivant,
43:16a été pendant le tournage de Lino Centi.
43:19Georges Beaume.
43:20Il avait été question qu'il fasse Proust, qu'il porte Proust à l'écran.
43:25C'est d'ailleurs une suggestion de moi.
43:27Et puis, pour des raisons qui lui sont personnelles, à un moment donné,
43:34il ne pouvait plus le faire dans les délais souhaitables, car il voulait faire Ludwig,
43:40qui l'a tourné, et qui a déclenché sa maladie.
43:45Et les producteurs, à ce moment-là, Visconti avait cru à un moment donné
43:49que les producteurs accepteraient de retarder et fussent de deux ans le film pour l'attendre.
43:54Les producteurs ont pris une attitude tout à fait différente
43:58et ont demandé à Losey de faire le film.
44:02Et j'étais à la fois l'ami de Visconti et l'agent de Losey.
44:06J'étais dans une situation un peu délicate.
44:09Et puis le projet a été mis sur pied avec Losey.
44:12Et Visconti en a été très mortifié et est intervenu violemment à travers des avocats
44:18pour que le film ne se fasse pas sans lui.
44:21Et les choses ont duré.
44:23Et sa position était telle qu'elle rendait le film quasiment infaisable.
44:27Il fallait bien sortir de cette situation.
44:29Si bien qu'un jour, l'avocat de Visconti, qui était maître bas d'inter,
44:36m'appelle, sachant que j'allais à Rome,
44:40et me dit que je n'arrive pas à rejoindre Visconti,
44:43il ne répond pas à mon courrier, il ne me prend pas au téléphone.
44:46Il faut que nous sortions de cette situation.
44:48Sans ça, les droits sont bloqués, on ne pourra jamais faire le film.
44:51Bien qu'étant son avocat, j'admets qu'il faut qu'il fasse un geste.
44:54Et je lui ai fait une note à ce propos.
44:58Voulez-vous la lui porter à Rome, la lui remettre, je sais que vous êtes son ami,
45:03qu'il la signe, qu'il vous la rende signée, qu'il accepte ce que je lui propose,
45:07et la situation sera débloquée, et l'oser pourra faire son film.
45:10Et je pars donc avec cette lettre dans ma poche.
45:13J'arrive à Rome, j'appelle Visconti,
45:16et en général, dès que j'arrivais, il me disait, viens dîner.
45:22Et là, ce qui m'a beaucoup alerté, il me dit, il faut que je te voie,
45:28pas demain, il y a une grève, je ne tourne pas, donc tu viens mardi sur le plateau.
45:33J'ai compris tout de suite qu'il voulait que je le voie en état de commandement,
45:37en état de travail, et pas comme un infirme chez lui, ce qu'il était devenu.
45:42Ça m'a tristé beaucoup.
45:46Le mardi, je suis allé au Palais Colonna, où il tournait la grande scène de l'Innocente,
45:51et puis je le trouve sur une de ces chaises roulantes,
45:57comme vous en avez vu qu'à la secrétaire.
46:00Vous voyez ces petites chaises avec des roulettes sur lesquelles on se déplace facilement.
46:04Le visage toujours impératif, mais creusé par la fatigue et probablement par la souffrance.
46:11Très élégamment habillé, comme toujours, mais avec une grosse écharpe de laine sur le bras gauche,
46:16parce que le bras gauche étant paralysé, devait être frileux.
46:21De temps en temps, un assistant se précipitait pour le redresser un peu sur son siège,
46:26parce qu'il glissait et il n'avait pas les moyens physiques de se redresser lui-même.
46:32Enfin, tout ça était assez pathétique.
46:35Il fait apporter un siège, du café, nous nous installons, nous bavardons,
46:40tout en réglant une scène.
46:43Et cette scène était un concert, comme on l'envoyait dans l'œuvre de Pouce chez Mme Verdurin.
46:48Et puis, j'avais cette lettre dans ma poche,
46:54dont il ignorait l'existence.
46:57Je me demandais si je la lui remettrais ou pas, je n'étais pas très tenté de la lui remettre,
47:01je n'étais pas très tenté de lui parler de Pouce ou de quoi que ce soit.
47:04Et il s'est passé une scène bouleversante,
47:08comme s'il avait vu à travers la poche de ma veste ce que j'avais,
47:15car arrive Laura Antonelli, arrive Giannini, arrivent les acteurs puis les figurants,
47:21et me désignant les uns et les autres, il me dit « Tu as vu ? »
47:26On dirait la petite Duchesse de Garnante.
47:29« Tu as vu ? » C'est Odette, tout à fait.
47:32« Et celui-là, tu ne trouves pas que ce serait Swan ? »
47:36Et j'étais pétrifié sur ma chaise, et puis il se tourne vers moi,
47:42et avec ses yeux qui ne lançaient que des éclairs voilés par l'âge et la maladie,
47:50il me dit « Tu vois, comme ils ne veulent pas que je fasse le vrai, je me fais des faux. »
47:58Et il se fabriquait un faux Proust, puisqu'on ne lui permettait pas de faire le vrai.
48:06Je suis rentré à Paris, j'ai raconté l'histoire à l'osée. Il en a pleuré.
48:21Luchino Visconti est mort peu de temps après cette dernière rencontre avec Georges Beaume,
48:25c'était le 17 mars 1976. Luchino n'avait pas 70 ans.
48:30« Il est toujours là, il sera toujours là pour moi. »
48:32Romy Schneider.
48:33Il avait une espèce de, j'hésite devant les mots, de race,
48:38qui faisait que même quand on avait le sentiment d'être tout à fait son ami,
48:43il était quand même à distance. Il y a peu d'hommes qui sont comme ça.
48:47C'était une dernière image de Georges Conchon sur Luchino Visconti.
49:17Disponible sur le site et l'appli Europe 1.
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