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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Belmar, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Qu'est-ce que le E-605 nous demande aujourd'hui Jacques-Antoine ?
00:16Le dernier prototype de chez Dassault ? Non.
00:20La désignation du char ultramoderne que l'Amérique vient de livrer au colonel Kadhafi ? Non.
00:25Alors à Israël ? Non plus.
00:27Alors aux Patagons ? Les Patagons n'existent plus, ils sont Chiliens.
00:30Ah ! J'y suis !
00:32Le E-605, c'est la désignation de la dernière supernova découverte par les astronomes.
00:38Ça n'est pas ça.
00:39Le E-605, c'est bien une invention diabolique.
00:43Elle a bien été inventée comme il se doit par un chimiste allemand en 1939.
00:48Perfectionnée comme il fallait s'y attendre sous le régime nazi,
00:52réalisée par les laboratoires Bayer, le trust allemand de la chimie,
00:55confisquée en 1945 par l'armée américaine et commercialisée triomphalement, il faut le dire, aux États-Unis.
01:02Bref, le E-605 a suivi le processus logique et irrémédiable de tant d'autres inventions diaboliques.
01:12Mais qu'est-ce que c'est ?
01:15Eh bien, je vais vous le dire.
01:18Mais tout bas parce que c'est interdit.
01:22Le E-605, c'est le sujet de notre dossier extraordinaire.
01:28Crista Lehmann, de la petite ville de Worms en Allemagne, a 29 ans ce matin du 27 septembre 1952,
01:54lorsque son mari la quitte quelques instants pour allécher le coiffeur se faire raser.
01:59Il se fait raser pour trois raisons.
02:01La première, c'est qu'il faut bien se faire raser de temps en temps,
02:04si l'on ne veut pas admettre définitivement de porter la barbe.
02:07La deuxième, c'est qu'il est trop feignant pour se raser lui-même.
02:10Et la troisième, c'est qu'il répugne à procéder lui-même à cette opération délicate,
02:14car il est alcoolique et sa main tremble.
02:19À part cela, il est carreleur de son métier.
02:22Il a 39 ans, donc dix ans de plus que Crista, et c'est un homme violent.
02:26Violent, mais spontané.
02:28Il n'y a en lui ni calcul, ni fourberie.
02:30Nous n'en voulons pour preuve que les circonstances de son mariage.
02:33En effet, il a à moitié assommé Crista le soir de ses noces,
02:36il faut dire qu'elle lui reprochait de trop boire, pauvre Crista.
02:40Elle qui n'avait que 21 ans.
02:42Elle épousait pour avoir enfin une famille à elle.
02:45Elle a eu d'ailleurs très vite une famille.
02:47Trois enfants.
02:48Mais revenons auprès d'elle lorsque son mari la quitte pour aller chez le coiffeur.
02:53Elle rentre dans la cuisine songeuse.
02:56C'est qu'elle mijote une décision.
02:59Une grande décision.
03:02Crista n'est ni brune, ni blonde, ni petite, ni grande, ni jolie, ni laide.
03:07Bref, elle serait banale si elle n'était malgré ses malheurs
03:11une jeune femme enjouée, optimiste, qui aime la vie facile, les distractions,
03:15et comme vous allez le voir, pragmatique, résolue, prompte dans ses décisions.
03:20Vous apprécierez comme nous, j'en suis sûr,
03:22l'art avec lequel elle sait simplifier les problèmes les plus compliqués
03:26et les ramener à des équations élémentaires,
03:28et ce, et c'est bien là le propre du génie,
03:30en utilisant toujours rigoureusement la même méthode.
03:34Donc Crista rentre dans sa cuisine pour préparer le petit déjeuner de son mari.
03:39Comme beaucoup d'alcooliques, son mari éprouve le besoin d'ingurgiter en quantité
03:44raisonnable tout de même, le plus naturel, le plus sûr, le plus efficace des contrepoisons, du lait.
03:52Une réserve toutefois en ce qui concerne le caractère antipoison du lait,
03:56le lait est un antipoison, c'est généralement admis, sauf dans un cas,
04:00oui, dans un cas précis, quand il y a du poison dedans.
04:04Or, là est justement l'intention de Crista Lehmann,
04:08mettre du poison dans le verre de lait de son mari.
04:12Et son hésitation est due exclusivement au fait qu'elle ne sait pas exactement quelle quantité y verser.
04:19Je n'ai pas besoin, je pense, de vous expliquer pourquoi elle veut empoisonner son mari,
04:23je pense que ça tombe sous le sens.
04:25Il est insupportable, odieux, méchant.
04:27Elle a été au plus simple, c'est-à-dire à la droguerie meillère de la ville,
04:31et elle a acheté un paquet de six ampoules de E605, produit antiparasite pour les plantes.
04:38Évidemment, elle n'avait jamais entendu parler de ce poison,
04:41mais sur l'emballage, elle a vu le mot poison accompagné d'un croquis de tête de mort.
04:46C'est d'ailleurs ça qui lui a donné l'idée du poison,
04:48car à ce moment-là, elle pouvait encore songer tout aussi bien...
04:52à quoi, au fait ?
04:54Devant un mari solidaire et haineux, les femmes sont très désarmées, il faut bien le reconnaître.
04:58Une chose qu'il a tentée aussi dans le E605,
05:01c'est le mode d'emploi qui accompagnait le produit,
05:04et elle a tout de suite renseigné sur l'efficacité et le danger du E605.
05:10Donc, après avoir relu le mode d'emploi,
05:13Christa en déduit qu'une bonne moitié d'une ampoule dans un verre de lait devrait suffire.
05:19Bon, d'ailleurs, si ça ne suffit pas, il ne sera pas difficile de recommencer.
05:24Le poison versé, elle remue le lait avec une petite cuillère
05:29qu'elle passe ensuite longuement sous le robinet,
05:32puis arrose ces fleurs que le soleil matinal de ce beau mois de septembre fait chanter devant la fenêtre.
05:40Marchant à pas pressé, survient le mari.
05:44L'air généralement bestial,
05:46d'autant plus qu'il a les cheveux coupés très courts,
05:49même rasé sur les tempes, la peau bleue, il tamponne les petites coupures du rasoir.
05:55C'est alors que Christa va prononcer une phrase
06:00qui, vous allez le voir, malgré son apparente banalité, va devenir quasiment historique.
06:06Ce n'est pas, à proprement parler, une incantation ou une formule magique,
06:10mais c'est une phrase qui, dite sur un certain ton, avec un certain regard, à un certain moment,
06:16est toujours lourde de conséquences.
06:19Christa dit en effet
06:22« Tiens, voilà ton truc. »
06:25Pourquoi truc ?
06:27Parce qu'elle ne peut pas dire que c'est du lait, puisque c'est devenu du poison.
06:32Or elle ne peut pas dire non plus que c'est du poison.
06:35Donc elle dit « Tiens, voilà ton truc. »
06:38Ceci afin de ne pas mentir.
06:41S'il était intelligent, son mari pourrait évidemment se poser la question
06:45« Mais pourquoi est-ce qu'elle appelle mon lait un truc ?
06:48Elle me dit tous les matins « Tiens, voilà ton lait. »
06:50et elle me dit ce matin « Tiens, voilà ton truc. »
06:54Si le mari était intelligent, il devinerait quelque chose de louche
06:57et que ceci, messieurs, vous serve de leçon si un jour votre femme vous dit,
07:00en vous tendant, une chose aussi simple que du café, aussi simple que du thé, du lait ou du cacao.
07:05« Tiens, voilà ton truc. »
07:07Surtout ne le buvez pas.
07:09Regardez-la droit dans les yeux et demandez-lui
07:12« Ce truc a un nom lequel ? »
07:14Alors là, vous verrez bien si elle hésite, si elle rougit.
07:17Et vous aurez compris.
07:19Si par contre, elle vous dit d'un air désinvolte que c'est du café ou que c'est du cacao
07:23et que vous tombez raide,
07:25alors là, vous serez définitivement fixé.
07:27Votre femme n'est pas franche du collier, c'est une menteuse.
07:30Vous ne pouvez pas vous y fier.
07:32Hélas pour lui, le pauvre Karl Ordevorms
07:34ne prête aucune attention à l'étrangeté de ce propos.
07:37« Tiens, voilà ton truc. »
07:38Et il boit.
07:40Christa le regarde boire.
07:42Une gorgée, deux gorgées,
07:44la pomme d'Adam monte et descend le long du cou de son mari.
07:48Il ne fait aucune observation,
07:50ne trouve aucun goût particulier à son lait
07:53et Christa, qui s'est tenue à cette dose raisonnable
07:56d'une demi-ampoule,
07:57de crainte qu'il s'aperçoive de quelque chose,
07:59commence à regretter sa prudence.
08:01Elle aurait dû mettre l'ampoule entière.
08:03D'ailleurs, comment une si petite quantité de liquide
08:06pourrait-elle terrasser une telle brute ?
08:08Lorsque l'homme est fini,
08:10il repose le verre sur la table de la cuisine,
08:12reprend son blouson qu'il avait posé sur le dossier d'une chaise.
08:15« Au revoir. »
08:16C'est raté, pense Christa,
08:18en rinçant soigneusement le verre vide
08:20tandis qu'elle voit à travers la fenêtre
08:22son mari Gaillard sauter à bicyclette
08:25et s'éloigner de la maison.
08:28M. Schroeder, l'homme qui, le premier,
08:30fabriqua le E-605,
08:32serait vexé comme un pou
08:34de voir Christa douter de son produit.
08:37En réalité, la pauvreté n'a pas encore assez d'expérience.
08:40Le poison, c'est comme le reste, ça s'apprend.
08:42Et croyez-moi, quand on sait,
08:44ça donne des satisfactions.
08:46Imaginez combien Christa est soulevée de joie
08:49lorsqu'elle voit, vingt minutes plus tard,
08:51son mari réapparaître,
08:53titubant légèrement, grimaçant, se plaignant
08:56de fortes douleurs et de vertiges.
08:58Elle jubile.
08:59« Ça marche, mais ça marche ! »
09:01Le carreleur s'étend sur son lit,
09:02gémit très fort, réclame un docteur
09:04et y perd connaissance.
09:06À partir de ce moment, tout se déroule très vite.
09:08Christa va chercher le docteur Beyer.
09:10Ce n'est qu'une coïncidence,
09:11il porte le nom de l'usine qui fabriquait
09:13à la première le E605,
09:15et ça ne le rendra pas particulièrement méfiant,
09:17comme vous le verrez,
09:18le docteur Beyer qui soigne M. Lehmann
09:20pour une maladie d'estomac n'est pas là.
09:22Christa retourne donc chez elle pour chercher son vélo,
09:25demande à une voisine de rester auprès de son mari
09:27qui est toujours évanoui.
09:28Christa se rend alors chez son beau-frère
09:30qui exploite un magasin à quelques kilomètres de chez elle.
09:33Elle explique que son mari souffre beaucoup,
09:35qu'il est tout bleu.
09:36Alors, un docteur, le docteur Vatrin,
09:38constate quelques instants plus tard
09:40la mort du carreleur.
09:42Il se fait décrire ses douleurs,
09:43et quand il entend parler des abcès gastriques
09:45dont celui-ci a souffert,
09:47et que Christa en larmes lui décrit,
09:49il fait la déclaration de décès
09:51causé par éclatement d'abcès
09:53et écoulement dans le ventre.
09:56Un peu plus tard, devant Christa,
09:57elle pleurait, qui gémit,
09:59« Que vais-je devenir avec mes trois enfants ? »
10:02Le docteur Beyer confirme ce diagnostic.
10:04Christa, vêtue de noir,
10:06est une veuve très digne,
10:07pendant trois mois.
10:09Puis, avec sa camarade Anna Hammann,
10:11elle commence à fréquenter les lieux de plaisir de la ville
10:13et connaît plusieurs hommes.
10:15À tout hasard prudente,
10:16elle garde cachés dans son armoire à vêtements
10:19les cinq ampoules de E-605 qui lui restent.
10:22On ne sait jamais.
10:23L'E-605 est devenue sa religion,
10:26l'arme absolue, son trésor,
10:28la garantie de sa liberté.
10:31L'E-605, efficace, foudroyant, discret,
10:34ne vous trahira jamais.
10:36L'E-605, c'est autre chose.
10:38L'E-605, c'est plus sûr.
10:40On a toujours besoin de petites ampoules de E-605 chez soi.
10:43L'E-605, un produit fiable.
10:45Du E-605 d'abord,
10:47faites boire du E-605,
10:49c'est naturel.
10:50L'E-605 en vente dans toutes les bonnes drogueries allemandes,
10:52soixante féniles ampoules.
11:01Les récits extraordinaires de Pierre Belmar,
11:03un podcast européen.
11:05Il y a des femmes à qui le noir va bien.
11:07C'est le cas sans doute de Christa,
11:09car l'agent de police Strupp
11:11ne rate pas une occasion,
11:13lorsqu'il passe devant la maison,
11:14de la lorgner par la fenêtre,
11:15de lui faire un petit signe
11:17ou de lui adresser la parole.
11:19Son uniforme n'inquiète pas Christa.
11:21Strupp est un ami.
11:23Il lui fait la cour.
11:24Il n'est d'ailleurs pas le seul.
11:26Christa a eu plusieurs amants
11:27et de ce fait, quelques soucis.
11:29En effet, elle est enceinte.
11:31Une personne de sa connaissance,
11:32à qui elle vient de demander de la faire avorter,
11:34lui a refusé.
11:35Ce jour-là, l'agent de police Strupp,
11:37qui passait devant la longoureuse veuve,
11:40s'arrête et frappe au corps.
11:43« Pourrais-je vous voir ? »
11:45demande gaiement l'agent de police Strupp.
11:47Quelques instants plus tard,
11:48installé dans le salon,
11:49Strupp, après un échange de banalité,
11:51se décide à faire à Christa la confidence
11:53qui, pense-t-il, va lui attirer ses bonnes grâces.
11:56« Christa, j'ai quelque chose à vous dire,
11:58mais c'est confidentiel.
12:00Il faut me promettre de n'en parler à personne. »
12:03« C'est promis. »
12:05« Il s'agit de Valentin, »
12:07dit l'agent de police Strupp,
12:09à voix basse, en regardant le plafond.
12:12Christa regarde à son tour le plafond.
12:16Valentin habite au-dessus.
12:17C'est le frère du Carleur,
12:20victime du E-605,
12:22donc le beau-frère de Christa.
12:24Valentin n'admet pas l'avis dissolu de Christa
12:26et s'en est plein à des amis.
12:28« Alors, qu'est-ce qu'il a fait ? »
12:29demande Christa, sans élever la voix.
12:32« Il est venu me voir. »
12:33« Qu'est-ce qu'il voulait ? »
12:35« Vous ne devinerez jamais. »
12:37« Vite, parlez, voyons. »
12:39« Il m'a demandé s'il n'était pas possible
12:42de vous faire surveiller par la police des mœurs. »
12:45« Et alors ? »
12:47« Je lui ai dit qu'à mon avis, ce n'était pas possible,
12:49mais qu'il pouvait toujours aller voir mon chef. »
12:52« Et alors ? »
12:54« Alors, c'est tout. »
12:55« Enfin, c'est tout ce que je sais. »
12:58Quelques minutes plus tard, Christa se retrouve seule.
13:01Elle a eu vite fait d'expédier l'agent de police troupe,
13:03car l'instant est grave.
13:05Plus question de gaudrioles.
13:07Christa est en effet convaincue que Valentin, son beau-frère,
13:10n'ignore pas qu'elle est enceinte,
13:11connaît son projet de se faire avorter
13:13et qu'il va la dénoncer.
13:14« Alors ? »
13:16« Alors, je vous ai dit, comme Christa,
13:18et rapide dans ses décisions,
13:20elle se retourne,
13:22fait trois pas,
13:24ouvre l'armoire vêtement.
13:26Les cinq petites fioles sont là,
13:28cinq ampoules, deux, six en cinq,
13:30plus qu'il n'en faut.
13:32»
13:33C'est Christa qui assure le ravitaillement de Valentin
13:36et lui porte chaque jour notamment un pot de yaourt.
13:39Ce soir-là,
13:4110 octobre 1953,
13:43elle frappe donc à la porte de son beau-frère
13:45qui lui répond comme d'habitude d'une voix hargneuse
13:47« Voilà, j'arrive ! »
13:49La porte ouverte,
13:50il se regarde comme d'habitude en chaîne faïence
13:52pendant quelques secondes,
13:53puis Christa, lui tendant le pot de yaourt,
13:56prononce la phrase fatidique.
14:00« Tiens !
14:01Va t'en, truc ! »
14:03Valentin, pas plus que son frère,
14:05n'est frappé par ce détail insignifiant.
14:07« Au lieu de yaourt, elle a dit truc !
14:09Mais vous, chers amis,
14:10vous savez ce que ça veut dire ! »
14:12Le lendemain à son réveil,
14:14Valentin absorbe son yaourt,
14:15saute sur son vélo pour se rendre à l'usine
14:17et tombe à terre,
14:19secoué par de fortes crampes.
14:21Les passants l'étendent sur le trottoir
14:23et voient un liquide blanc se déverser de sa bouche.
14:26Une amie de Christa,
14:27quelques minutes plus tard,
14:28crie par la fenêtre
14:29« Ton beau-frère est mort dans la rue ! »
14:31Pour Christa,
14:32la mort de son beau-frère
14:33est un événement de si peu d'importance
14:34qu'il ne lui vient pas l'idée
14:35qu'on puisse l'en prévenir.
14:36Elle croit donc que cette amie
14:37lui a annoncé la mort de son père.
14:39Elle se précipite à foller dans la rue
14:41et court jusqu'au trottoir
14:42où un homme est en effet allongé
14:43au milieu des badeaux.
14:44Mais lorsqu'elle se penche sur le cadavre
14:46et reconnaît son beau-frère,
14:48elle se redresse aussitôt en disant
14:49« Oh bon, c'est que Valentin ! »
14:51et elle rentre tranquillement chez elle.
14:54Le médecin de Valentin
14:55a soigné celui-ci en 1946
14:57pour une angine de poitrine.
14:59Il conclut donc,
15:00dans le certificat de décès,
15:01à une mort naturelle due à cette maladie
15:04et Christa n'est pas inquiétée.
15:06Mais !
15:07Mais !
15:08C'est maintenant
15:10que l'affaire du E-605
15:12et de Christa Lehmann
15:14va devenir absolument démente.
15:17Après la mort de son beau-frère,
15:19Christa continue sa vie de débauche
15:21en compagnie d'une veuve de guerre de son âge,
15:24cette Anna Hammann,
15:26dont je vous ai déjà parlé.
15:27Elles sortent ensemble journellement
15:29pour prendre le café dans les bistrots,
15:31dîner dans les restaurants,
15:32danser,
15:33faire des courses qui durent toute la journée.
15:35Lorsque Christa est enceinte,
15:37Anna est très mécontente
15:39à l'idée que sa compagne
15:40ne pourra plus sortir et s'amuser avec elle.
15:42Christa, de son côté,
15:43est très ennuyée
15:44à l'idée de perdre la compagnie d'Anna
15:46qui continuera certainement à sortir
15:48alors qu'elle devra rester à la maison.
15:50Comment faire
15:51pour obliger Anna à rester avec elle ?
15:54Or, si Anna peut sortir,
15:56c'est parce qu'elle vit avec sa petite-fille
15:58et ses deux frères
15:59chez sa mère, Eva Ruth,
16:01une veuve de 75 ans
16:02qui s'occupe de tout dans la maison,
16:04y compris de garder l'enfant.
16:05Alors,
16:06les données de ce problème
16:07qui peuvent vous paraître compliquées
16:09sont rapidement analysées
16:11par l'esprit agile de Christa Lehmann
16:13qui trouve aussitôt la solution géniale,
16:16le E-605.
16:18Alors, je vous en prie, chers amis,
16:20admirez au passage
16:21l'extraordinaire don de simplification de Christa
16:24puisque son amie Anna peut sortir.
16:26Parce que sa mère s'occupe de tout,
16:28il suffit de supprimer la mère
16:30pour qu'elle ne puisse plus sortir.
16:32Voilà !
16:33Christa va donc acheter avec Anna
16:35le samedi 13 février 1954,
16:37dans un grand magasin de la ville,
16:39cinq bouchées de chocolat
16:41en forme de champignons.
16:43De retour chez elle,
16:44elle fait un trou
16:45à l'aide de ciseaux
16:46dans le fond
16:47d'un de ces champignons de chocolat
16:49pour en sortir un peu de liqueur
16:51qu'elle remplace
16:52par la moitié d'une ampoule
16:54de E-605.
16:56Puis elle referme le trou
16:57en fondant le chocolat
16:58à l'aide d'une lame de couteau
16:59chauffée sur le gaz.
17:01Vers 21 heures,
17:02elle se rend chez son amie Anna
17:03pour l'emmener danser
17:04comme chaque samedi
17:05et bavarde quelques instants
17:07avec les deux frères
17:08et la vieille dame
17:09qui, soit dit en passant,
17:10est absolument charmante
17:11et s'est toujours conduite avec elle
17:13comme une véritable maman.
17:15Ce n'est qu'avant de sortir
17:16que Christa distribue
17:18les fameux champignons de chocolat.
17:20Elle se donne beaucoup de mal
17:21pour que la pauvre grand-mère
17:22prenne celui qui lui est destiné.
17:25Malheureusement,
17:26la grand-mère qui vient de dîner
17:27pose la bouchée
17:28sur le buffet de la cuisine
17:30dans une assiette.
17:32Christa,
17:33qui s'apprêtait à sortir,
17:34voit les deux frères,
17:35la fillette
17:36et même Anna
17:37manger leurs champignons de chocolat
17:39et la grand-mère
17:40ne touche pas au sien.
17:42Alors Christa
17:43traîne,
17:44traîne
17:45et trouve un nouveau sujet
17:46de conversation
17:47avec Anna
17:48qui est habillée de pieds dans le cap,
17:49la pousse vers la porte.
17:51Enfin,
17:52ne trouvant plus aucun prétexte,
17:54elle va droit au buffet,
17:55prend l'assiette
17:56et tend le champignon de chocolat
17:57à la grand-mère.
17:58« Allons, maman !
17:59Il faut manger votre truc ! »
18:02La grand-mère a pris l'assiette.
18:04« Tout à l'heure, mon petit.
18:05Tout à l'heure. »
18:08Deux heures du matin.
18:10Anna et Christa
18:11rentrent du bal.
18:13À Christa,
18:14j'ai un coup d'œil
18:15sur le buffet de la cuisine.
18:16La bouchée est toujours là,
18:18trônant
18:19dans son assiette.
18:21Et je vous jure,
18:22chers amis,
18:23que je n'ajoute pas un mot
18:24au récit authentique
18:26de cette affaire.
18:28Christa
18:29ne peut pas reprendre
18:30la bouchée
18:31en présence d'Anna.
18:33Elle la quitte donc
18:34pour retourner chez elle.
18:36Le lendemain, dimanche,
18:38Christa rend plusieurs visites
18:39à son amie Anna.
18:41À chaque fois,
18:42elle aperçoit,
18:43avec un coup au cœur,
18:44la bouchée
18:45dans son assiette,
18:46sur le buffet.
18:48Le lundi, vers quinze heures,
18:49Anna et sa maman
18:51se trouvent dans la cuisine.
18:53Anna dit à la vieille dame
18:54qu'elle va sortir avec Christa
18:55pour aller acheter
18:56un landau d'occasion.
18:58Le chien de la maison
18:59qui a reniflé
19:00la bouchée de chocolat
19:01est assis
19:02devant le buffet.
19:04Anna demande à sa mère
19:05si elle veut la manger.
19:06« Oh,
19:07je n'ai pas envie, ma fille. »
19:09Le chien s'appelle Clique.
19:11Anna prend la bouchée,
19:13la lève au-dessus d'elle
19:14et dit
19:15« C'est pour Clique, ça ! »
19:17Le chien frétille,
19:19se dresse sur les pattes de derrière,
19:20se lèche les babouines.
19:22« Mais la liqueur,
19:23c'est pas bon pour les toutous ! »
19:24ajoute Anna.
19:26Et elle mord dans le champignon
19:27pour sucer la liqueur.
19:29Aussitôt,
19:30elle regarde sa mère.
19:31« Oh !
19:32C'est amer ! »
19:33« Recrache-le ! »
19:34dit la mère
19:35et donne le reste au chien.
19:37Pendant que le chien avale
19:38goulument la bouchée de chocolat,
19:40Anna va cracher dans l'évier.
19:42Mais,
19:43comme cette amertume
19:44s'avère tenace,
19:45la vieille dame
19:46prépare pour sa fille
19:47une tasse de thé.
19:49Anna boit la tasse de thé
19:51et va dans sa chambre
19:53pour se coiffer.
19:54Brusquement,
19:55la vieille dame
19:56entend sa fille lui crier
19:57« Je deviens aveugle, maman !
19:59Aide-moi ! »
20:00Elle se précipite
20:01pour voir sa fille
20:02qui n'a même pas eu le temps
20:03de gagner son lit.
20:04Elle est écroulée sur le parquet.
20:06Le médecin ne met pas
20:07plus de quelques minutes
20:08pour arriver
20:09et fait aussitôt
20:10une injection à la jeune femme
20:11mais,
20:12il est trop tard.
20:14Elle meurt.
20:16Il est quinze heures
20:17dix-huit minutes.
20:18Le 605
20:19a mis moins de
20:20dix-huit minutes
20:21pour accomplir son ouvrage.
20:23Clic.
20:24Le chien clique,
20:25meurt quelques instants plus tard.
20:28Cette fois,
20:29le docteur ne peut faire autrement
20:30que de diagnostiquer
20:32un empoisonnement.
20:34Mais l'affaire ne s'arrête pas là.
20:36Bien entendu,
20:37Christa est arrêtée,
20:38bien entendu.
20:39Après quelques dénégations,
20:40elle finit par avouer.
20:41Bien entendu,
20:42on va la suspecter
20:43d'avoir empoisonné
20:44bien d'autres personnes.
20:45Notamment,
20:46sa belle-mère,
20:47un commerçant de Francfort,
20:48un hôtelier de Worms
20:49et même,
20:50même l'un de ses trois enfants.
20:51Mais,
20:52dans le même temps,
20:53des consignes rigoureuses
20:54étaient données
20:55aux journalistes allemands
20:56pour qu'ils ne mentionnent pas
20:57le nom du poison
20:58dans leurs articles.
20:59En effet,
21:00le récit des assassinats
21:01donnait l'impression,
21:02d'ailleurs,
21:03justifié que ce poison,
21:04qui, rappelons-le,
21:05était en vente libre
21:06dans toutes les drogueries
21:07allemandes et américaines
21:08comme insecticide,
21:09agissait
21:10avec une promptitude
21:11fantastique,
21:12ne provoquant
21:13que des douleurs fulgurantes
21:14extrêmement brèves.
21:15Pourtant,
21:16il fut impossible
21:17d'empêcher
21:18quelques fuites
21:19et avant que le E-605
21:20soit retiré
21:21du commerce
21:22de vente libre,
21:23on évalue
21:24à plus d'une centaine
21:25les personnes
21:26qui se donnèrent la mort
21:27en Allemagne
21:28avec ce produit.
21:29Oh,
21:30nous n'avons pas le temps
21:31de nous apesantir
21:32sur la personnalité
21:33de Christa,
21:34bizarre mélange
21:35d'insensibilité,
21:36de tendresse,
21:37d'intelligence
21:38et de bêtise.
21:39Elle fera
21:40sans paix
21:41le marché suivant.
21:42Ou bien
21:43tu m'envoies
21:44à la prison
21:45les ampoules
21:46que j'ai cachées
21:47sur l'armoire à vêtements
21:48pour que je me suicide.
21:49Ou bien
21:50tu te suicides
21:51toi-même
21:52pour que je puisse
21:53te charger
21:54des trois meurtres.
21:55Le papa
21:56ayant refusé,
21:57elle paraîtra
21:58aux assises
21:59habillée
22:00d'une robe
22:01griffegonde
22:02c'est le nom
22:03d'une couleur
22:04qui veut dire
22:05verre poison.
22:06Reconnu responsable
22:07malgré
22:08sa tendance
22:09à vouloir régler
22:10les problèmes
22:11les plus compliqués
22:12par le E605,
22:13elle s'entendra
22:14sans émotion apparente
22:15condamnée
22:16par les juges
22:17aux travaux forcés
22:18à perpétuité.
22:19Cela se fera
22:20devant
22:21un public énorme
22:22presque
22:23exclusivement
22:24composé
22:25de femmes
22:26et de jeunes filles.
22:27Elle dira simplement
22:28je regrette
22:29que la peine
22:30de mort
22:31n'existe plus
22:32en Allemagne.
22:33J'imagine
22:34qu'elle aurait aimé
22:35qu'un matin
22:36comme on le fit
22:37pour Socrate
22:38un geôlier
22:39ouvre la porte
22:40de sa cellule
22:41et lui dise
22:44entendant un vers
22:46tenez
22:48voilà votre truc.
23:07Vous venez d'écouter
23:08les récits extraordinaires
23:09de Pierre Bellemare
23:10un podcast
23:11issu des archives
23:12d'Europe 1
23:13Réalisation
23:14et composition
23:15musicale
23:16Julien Tharaud
23:17Production
23:18Estelle Laffont
23:19Patrimoine sonore
23:20Sylvaine Denis
23:21Laetitia Casanova
23:22Antoine Reclus
23:23Remerciements
23:24à Roselyne Bellemare
23:25Les récits
23:26extraordinaires
23:27sont disponibles
23:28sur le site
23:29et l'appli
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