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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Le dossier extraordinaire que Jacques-Antoine a choisi aujourd'hui est réellement extraordinaire.
00:16Il est cité par toutes les facultés de droit américaines et les magistrats de la justice aux États-Unis,
00:21qui y font référence dans un procès au moins sur deux.
00:25Cette affaire tourne bien entendu autour d'un crime, mais comme vous allez le voir, le crime est sans importance.
00:30L'important, c'est la grande leçon que le procureur, resté à tout jamais célèbre,
00:35Homer Cummings, sut administrer à la police et à l'opinion publique aux alentours de l'année 1924.
00:42Mais il faut bien parler du crime alors en deux mots parlons-en.
00:46Il est particulièrement banal, stupide et rapide.
00:50Dans le vent glacé de février, un soir après dîner, dans la ville de Bridgeport, un homme s'enfuit.
00:56Il vient de tirer sur un pasteur au carrefour de deux rues et l'a laissé inerte sur le trottoir.
01:02Le criminel réussit à disparaître, mais sept témoins affirment avoir vu le meurtrier et se déclarent capables de le reconnaître.
01:09Il s'agit, paraît-il, d'un homme jeune, de taille moyenne, coiffé d'une casquette
01:14et vêtu d'un par-dessus de teint sombre, s'arrêtant au-dessus du genou, dont le col était en velours.
01:22Le meurtrier en courant a gardé son revolver à la main.
01:25C'est d'ailleurs l'éclat de l'acier qui a permis à certains témoins de le distinguer dans la confusion générale.
01:32La victime, le révérend Hubert Dam, qui y desservait une paroisse de la ville,
01:39est inhumée quelques jours plus tard devant une foule considérable, car il était très aimé non seulement de ses paroissiens, mais aussi de tous les autres habitants.
01:45Comme le vol ne semble pas avoir été le mobile du crime, la police en conclut qu'il s'agit soit du geste d'un déséquilibré, soit d'une vengeance.
01:53Comme dans les deux cas, il y a de fortes chances pour que le meurtrier soit un habitant de Bridgeport, qui a connu le révérend, il sera probablement à l'enterrement.
02:01Alors la police imagine de placer les sept fameux témoins derrière la tenture mortuaire, à quelques pas du lieu où les parents reçoivent les condoléances.
02:10Des heures durant, douze mille personnes défilent.
02:14Mais les témoins qui scrutent attentivement chaque personne pendant la première demi-heure, relâchent leur attention pendant la demi-heure suivante, jusqu'à ce que les yeux leur sortant de la tête, ils ne regardent plus rien du tout, ne pouvant plus rien voir.
02:26Inutile de vous dire que bientôt, l'opinion publique s'indigne.
02:30Quoi ? On n'a pas identifié le coupable ? Comment ? La police dispose de sept témoins et le meurtrier court toujours ?
02:37Alors on offre des récompenses et la police patauge.
02:40Mais qu'est-ce qu'elle fait donc ? Des centaines de lettres de dénonciation qui lui parviennent !
02:44Enfin, le coupable est arrêté.
02:47Il s'agit d'un vagabond qui a été trouvé à bout de ressources dans une ville des environs.
02:51Il s'appelle Harold Israel.
02:54Il porte une casquette et un manteau qui s'arrêtent au-dessus du genou, dont le col est en velou.
03:00On trouve un revolver en acier bruni dans sa poche, calibre 32, calibre de la balle qui a tué le révérend dame.
03:07Harold Israel a été soldat à Panama, chômeur un peu partout, et notamment à Bridgeport, où il résidait depuis quelques mois.
03:14Les sept témoins le reconnaissent.
03:16Les experts déclarent que les rayures du canon de son revolver sont analogues à celles que portait la balle en plomb qu'on a extraite du crâne de la victime.
03:24C'est donc le coupable.
03:27Mais Harold Israel se défend d'avoir commis le crime et présente un alibi.
03:31Il était au cinéma au moment même où on assassinait le révérend dame.
03:35Pour démontrer la véracité de son alibi, il donne moult détails sur le film qu'il a vu et le cinéma où il l'a vu.
03:41C'est alors qu'une serveuse de restaurant, qui le connaît très bien, vient dire spontanément à la police qu'elle a aperçu Harold Israel devant son restaurant à l'heure où il prétendait être au cinéma.
03:52Finalement, Harold Israel avoue son crime.
03:55Sans un sou, mourant de faim, dans un accès de rage voisin de la folie, il a tué le premier passant venu, le destin avoulu que ce soit le révérend dame.
04:06Le solide dossier établi par la police est enfin déposé sur le bureau du procureur Omer Cummings.
04:11La sensationnelle affaire Harold Israel commence.
04:15...
04:33Donc le dossier d'Harold Israel se retrouve un beau matin sur le bureau du procureur Omer Cummings, qui doit requérir contre lui et le faire condamner.
04:42Ce jour-là, le dossier n'a rien d'extraordinaire, c'est un dossier solidement établi, parfaitement étayé, accablant pour l'accusé et complet, puisqu'il est clos par ses propres aveux.
04:51Mais, oui mais, il y a un petit mais, le lendemain de ses aveux, Harold Israel se serait aussitôt rétracté.
04:59C'est un incident courant, dont les instructions criminelles et le procureur n'y attachent pas grande importance.
05:05Toutefois, il estime de son devoir de connaître les circonstances dans lesquelles l'accusé a jugé bon d'avouer, puis s'est rétracté.
05:14Entendons-nous bien, chers amis, le procureur Omer Cummings ne croit pas que l'inculpé ait subi la moindre torture, aucune violence volontaire qui l'aurait poussé à ses aveux.
05:24Mais, il veut savoir quelle raison Harold Israel invoque pour les justifier.
05:30La question qu'il pose au chef de la police est donc toute simple.
05:33Un matin, Harold Israel déclare qu'il n'est pas l'assassin, pourquoi a-t-il reconnu la veille qu'il l'était ?
05:39Une question saugrenue qui laisse sans voix le chef de la police.
05:43Mais, répond celui-ci, parce que c'est vrai.
05:46Permettez une remarque, si c'était vrai au moment de ses aveux, c'était vrai aussi le lendemain.
05:51Or, le lendemain, il s'est rétracté.
05:54Ce n'est donc pas parce que c'est vrai que votre coupable a avoué.
05:57Aussi, vous demandais-je, pourquoi, alors qu'il refuse aujourd'hui d'admettre votre vérité, a-t-il accepté à un moment de l'admettre ?
06:06Mais, je ne sais pas, il devait se sentir empêtré dans ses mensonges, acculé, soit.
06:13Mais, pourquoi n'était-il plus traqué et acculé le lendemain ?
06:20Parce qu'il avait eu le temps de réfléchir.
06:22Donc, la veille, il n'avait pas eu le temps.
06:25Évidemment.
06:26Donc, la veille, il peut avoir dit n'importe quoi.
06:30Ce n'importe quoi, c'est peut-être la vérité.
06:32Mais, rien ne prouve, après tout, que c'est la vérité.
06:36Ah, mais pardon, monsieur le procureur, il y a le dossier.
06:39Oui.
06:40Mais, les aveux du présumé coupable en étant la pièce la plus importante, je suis obligé d'en vérifier la validité.
06:48Et devant le policier médusé, le procureur Omer Cummings charge trois médecins d'examiner Harold Israël et d'étudier les circonstances dans lesquelles il a passé ses aveux.
07:01Le rapport des médecins établit qu'Harold Israël se trouvait dans un état voisin de la crise de nerfs au moment où il a signé sa déposition.
07:09La succession des témoins qui le reconnaissaient l'avait semble-t-il d'abord paralysé, puis avait provoqué sa fureur avant d'aboutir à un abattement profond.
07:18La quantité et la précision des indices et des preuves qui l'accusaient l'écrasaient au point qu'il ne pouvait réagir que par des gestes ou des propos incohérents et incontrôlés.
07:28D'ailleurs, après avoir fourni au policier les détails qu'il lui demandait, il s'endormit sur sa chaise et poursuivit dans sa cellule un sommeil pesant qui dura toute la nuit.
07:38Dès le matin, il s'est rétracté, déclarant que la veille, il aurait avoué n'importe quoi pour pouvoir dormir.
07:45Dans ces conditions, Merkewitz conclut que la confession de l'accusé ne constitue pas une preuve, mais reste le dossier de l'accusation lequel comporte neuf autres charges accablantes.
07:59Nous nous sommes permis de les résumer, vous allez voir qu'elle l'accuse sans rémission.
08:09Les récits extraordinaires de Pierre Belmar, un podcast européen.
08:15Voici donc les charges retenues au dossier contre Harold Israël.
08:19Premièrement, après ses aveux, Harold Israël a confirmé chaque détail observé par les témoins lors de sa fuite après l'assassinat.
08:27Notamment, il a guidé les enquêteurs sur l'itinéraire qu'il avait parcouru.
08:31Deuxièmement, il portait un manteau court sombre avec un col de velours et une casquette.
08:36Troisièmement, c'est un individu coiffé d'une casquette d'un port de secours à col de velours que deux témoins ont vu tirer sur le révérend d'Aime.
08:44Quatrièmement, une minute plus tard, un individu vêtu de la même façon a été vu par deux autres personnes tandis qu'ils s'enfuyaient.
08:51Cinquièmement, ces quatre badauds affirment qu'Harold Israël est bien le criminel qu'ils ont vu courir pour s'écarter le plus rapidement possible du cadavre.
08:59Sixièmement, un autre témoin a rencontré, quelques instants après, à plusieurs centaines de mètres des lieux du crime, un homme ayant la même silhouette qu'Harold Israël
09:06et portant un port de secours sombre et à col de velours et une casquette qui marchait très vite en essayant de reprendre son souffle.
09:13Septièmement, une femme connaissant bien Harold Israël a déclaré lui avoir fait bonsoir d'un geste de la main alors qu'il passait devant le restaurant
09:20où elle est serveuse située à proximité des lieux du crime et quelques instants avant que celui-ci soit commis,
09:25ce qui prouve donc sa présence en cet endroit et démontre qu'il n'était pas au cinéma comme il le prétend.
09:30Huitièmement, les policiers ont trouvé la douille de la balle qui a tué le révérend Daim dans la chambre d'Harold Israël,
09:36à l'endroit même où celui-ci leur avait dit qu'il la trouverait.
09:40Neuvièmement, si c'est nécessaire, le revolver de l'accusé et bien celui qui a tué le révérend Daim déclare l'expert qu'il a examiné.
09:49Dans ces conditions, le jury risque de condamner Harold Israël à la peine capitale.
09:54Voilà pourquoi Homer Cummings, estimant que sa charge ne lui fait pas seulement devoir de confondre les coupables mais aussi d'éviter les erreurs,
10:04décide de revoir point par point chacun des éléments de ce dossier en béton armé.
10:13D'abord le premier point.
10:15Après ses aveux, Harold Israël a confirmé chaque détail observé par les témoins lors de sa fuite après l'assassinat,
10:22notamment il a guidé les enquêteurs sur l'itinéraire qu'il avait parcouru.
10:27C'est à Harold Israël lui-même que le procureur pose la question.
10:31« Voyons, si vous n'avez pas commis ce crime, comment avez-vous pu donner ces détails ? »
10:38Harold Israël, personnage de fond assez fallot qui en d'autres circonstances serait passé totalement inaperçu,
10:44ainsi, accablé sur le banc de sa cellule, le visage décomposé s'explique.
10:49Pour l'amener à reconnaître son crime, les policiers ont usé de tous les moyens dialectiques.
10:55« Mais si vous n'étiez pas là, c'est que vous étiez ailleurs. Si vous étiez ailleurs, vous n'avez pas pu voir ça.
11:00Si vous avez vu ça, c'est que vous étiez ici. Si vous étiez ici, vous n'étiez pas là-bas, vous êtes donc passé par la rue machin.
11:05Non ? Alors vous prétendez ne pas connaître la rue machin. Ah bon, vous la connaissez.
11:08Mais alors si vous la connaissez, vous l'avez empruntée puisque c'est le chemin le plus court.
11:11Comment ? Ce n'est pas le chemin le plus court. Mais si vous prétendez que ce n'est pas le chemin le plus court,
11:14c'est que vous en connaissez un autre, etc., etc., etc. »
11:17Or, dès ses aveux, et avant qu'on lui permette de dormir,
11:23les policiers l'ont conduit sur les lieux du crime pour qu'il donne des détails.
11:27Et Harold Israël conclut. « Je n'avais plus qu'une idée, c'était de dormir. J'avais avoué, M. le procureur, j'avais avoué.
11:33Alors, qu'est-ce que ça pouvait faire que je leur donne des détails en plus ou en moins, même s'il m'accablait ?
11:37Alors, sur le chemin, devant les journalistes et la foule, je répondais « oui » à tout ce qu'on me demandait.
11:41Et pour aller plus vite, j'indiquais moi-même les endroits et les détails que les policiers m'avaient signalés.
11:46Vous avez tourné ici, ou ici et là. Qu'est-ce que vous avez fait ? Je me suis arrêté pour respirer, etc. »
11:51Voilà l'explication de l'accusé.
11:54Or, bien sûr, cette réponse ne l'illuscente pas le moins du monde,
11:57mais permet de douter de la valeur de la pièce numéro un du dossier.
12:02Voyons maintenant les pièces suivantes, notamment la pièce numéro deux.
12:05Voyons pièce numéro deux. Il portait un manteau court sombre, avec un col de velours et une casquette.
12:12Le procureur Homer Cummings décide d'entendre chacun des témoins.
12:16Certains de ceux-ci prétendent que le couvre-chef d'Harold Israel était gris, d'autres vert. En fait, il est marron.
12:21Mais le plus amusant, c'est lorsque le procureur demande à l'un des témoins qui est là, intimidé et attentif devant lui,
12:27« Monsieur, pouvez-vous me décrire votre par-dessus ? »
12:31« Eh bien, oui, c'est un par-dessus gris. »
12:34« Comment il colle ? »
12:36« En velours. »
12:38« Estimez-vous qu'il est court ? »
12:40Le témoin planche la tête, regarde son propre manteau.
12:45« Il est court. »
12:46« Pourquoi ? »
12:47« Parce qu'il s'arrête au-dessus du genou. »
12:50En effet, chers amis, cette année-là, la mode est au par-dessus court
12:53et les Américains raffolent du col de velours. Trois sur dix en ont teint.
12:58Ce n'est pas tout. Certains témoins n'ont décrit les vêtements d'Harold Israel
13:02qu'après avoir lu dans les journaux la description que les autres témoins en avaient fait.
13:07Évidemment, ceci ne porte en aucune façon atteinte à la bonne foi des témoins
13:11et ne réduit pas à rien la deuxième pièce du dossier,
13:14mais en diminue considérablement la validité, prouvant qu'on ne peut prétendre reconnaître un homme d'après ses vêtements.
13:21Troisième pièce.
13:23C'est un individu coiffé d'une casquette d'un par-dessus court à col de velours
13:27que deux témoins ont vus tirer sur le révérend Daim.
13:32Là, il s'agit de savoir si l'on peut affirmer que le criminel portait ces vêtements.
13:39Alors le procureur poste, de nuit, des magistrats et des personnes diverses,
13:43sur les lieux précis d'où les témoins ont assisté au crime.
13:47Imaginez la scène, il fait froid, et après le dîner,
13:50tous ces gens préféraient se trouver au cinéma, chez eux, dans leur lit, à écouter la radio, chez des amis,
13:56mais pas dans ce carrefour lugubre qu'éclaire seulement un lampadaire électrique.
14:00Mais tous, cependant, sont attentifs.
14:03Lorsque le substitut du procureur, jaillissant d'une rue, fait mine de tirer sur un autre substitut
14:07qui tient le rôle de la victime, et à l'endroit même où le crime a été commis,
14:11c'est-à-dire à 50 mètres du lampadaire.
14:14Le scénario de l'assassinat est scrupuleusement celui qui a été fourni par les témoins,
14:18et ne dure pas plus de 3 ou 4 secondes.
14:22Lorsque le procureur demande ensuite à ses témoins volontaires de décrire les vêtements que portait le faux assassin,
14:27c'est la confusion la plus totale.
14:29Quant à reconnaître son visage, il n'en est pas question.
14:33Comment ? Dans ces conditions ?
14:36Les témoins ont-ils pu reconnaître Harold Israël sans hésitation, 15 jours plus tard ?
14:42Cette expérience invalidant les charges 3, 4, 5 et 6 du dossier, venons-en à la septième pièce.
14:47Une femme, connaissant bien Harold Israël, a déclaré lui avoir fait bonsoir d'un geste de la main
14:53alors qu'il passait devant le restaurant où elle est serveuse,
14:56située à proximité des lieux du crime et quelques instants avant que celui-ci soit commis,
15:00ce qui prouve donc sa présence en cet endroit et démontre qu'il n'était pas au cinéma comme il le prétend.
15:06Pour connaître la vérité sur la septième pièce du dossier de l'affaire Harold Israël,
15:11Homer Cummings se rend au cinéma pour assister à la projection du film
15:16et il constate qu'Harold Israël l'a certainement vu car il l'a raconté dans tous ses détails à quelques minutes près,
15:22mais il peut l'avoir vu avant ou après, bien entendu.
15:27Alors, le procureur entre un soir à l'improviste dans le restaurant où travaille la serveuse.
15:33Celle-ci, le souffle coupé, accepte qu'il s'installe à côté d'elle derrière le comptoir
15:37sous prétexte de vérifier si elle a pu reconnaître quelqu'un à travers la vitre de l'adventure.
15:42Des vitres pas très propres, épaisses, en buée.
15:47Tout en bavardant, ils la regardent devant eux tous les deux pendant près de quarante minutes.
15:52De temps en temps, bien entendu, la serveuse doit servir un client, mais à cette heure-là, ils ne sont guère nombreux.
15:58À un moment, la serveuse sursaute. « Tiens, quelqu'un nous fait signe ! »
16:02En effet, une silhouette s'est approchée de l'adventure pour faire dans leur direction un geste du bras.
16:07« L'avez-vous reconnue ? » demande le procureur.
16:11Évidemment, la jeune fille ne l'a pas reconnue, car ils n'ont pu voir qu'un spectre sans visage
16:15apparaître et disparaître dans une ombre brumeuse.
16:18Pourtant, c'était le propre substitut du procureur qui la veille encore,
16:23avait interrogé la jeune fille et, pour être sûr d'être identifié, lui avait fait une cour assez forcenée.
16:29Ajoutons que durant ces quarante minutes, le procureur a fait défiler plus ou moins loin
16:34et à des allures diverses les amis de la jeune fille.
16:39« Vous ne trouvez pas que c'est un peu gros ? » demande le procureur en s'accoudant au comptoir.
16:46« Une récompense a été promise, n'est-ce pas, mademoiselle, pour toute personne qui aiderait à l'arrestation du coupable.
16:54Hier, un homme de loi nous a fait savoir que vous sollicitiez de toucher une partie de cette prime.
16:59« Mais je ne l'ai pas fait pour ça, » dit la jeune fille, qui commence à fondre en larmes sur ses hot-dogs.
17:04« Peut-être, » dit le procureur.
17:07« Mais reconnaissez que vous ne pouviez pas formellement reconnaître votre amie dans la rue depuis votre comptoir.
17:14Vous venez de m'en fournir la preuve. »
17:16« Attendez, je vais vous dire ce qui s'est passé.
17:19Vous me direz simplement si j'ai raison ou si j'ai tort.
17:22Vous connaissez Harold Israël, vous connaissez bien, mais vous n'avez aucune sympathie particulière pour lui.
17:28Vous lisez dans le journal qu'il a commis un crime, un vilain crime, puisqu'il a tué un ecclésiastique.
17:33Ça ne vous étonne pas parce que vous l'avez toujours trouvé un peu fou.
17:37Vous êtes sûr que puisque la police l'a arrêté, c'est le criminel.
17:40Comme tout le monde, vous avez besoin d'argent.
17:43Vous apprenez qu'il y a une prime très importante pour les personnes qui fourniront des renseignements.
17:48Presque tous les jours, à cette heure-là, il passe devant votre restaurant.
17:52Vous avez l'idée de dire que ce soir-là, comme presque tous les soirs, il est passé.
17:55S'il est coupable, ça ne changera rien s'il n'est pas coupable.
17:59Ce n'est pas ça qui le fera condamner et personne ne pourra vous en vouloir car vous pouvez vous être trompé.
18:04Et d'ailleurs, il est peut-être passé ce soir-là sans que vous l'ayez vu.
18:08Comme de toute façon, vous êtes convaincu qu'il est coupable.
18:12Vous ne faites de mal à personne.
18:15C'est bien ça, n'est-ce pas ?
18:19Oui.
18:22Prenons-en maintenant aux deux pièces les plus accablantes du dossier, la huitième.
18:27Tout d'abord, les policiers ont trouvé la douille de la balle
18:31qui aurait tué le révérend Daim dans la chambre d'Harol d'Israël,
18:35à l'endroit même où celui-ci leur avait dit qu'il la trouverait.
18:40D'abord, voyons dans quel contexte Harol d'Israël a fait cette révélation.
18:43Il vient de passer aux aveux, écrasé par les témoignages, accablé de fatigue.
18:47Logiquement, les policiers lui demandent « Puisque tu l'as tué, qu'as-tu fait de la douille ? »
18:52Si Harol d'Israël reste vague et imprécis, les policiers vont le cuisiner encore pendant des heures.
18:57Et c'est idiot puisqu'il vient d'avouer.
18:59Alors, il répond avec précision « Je l'ai jetée derrière la baignoire ».
19:03Les policiers se rendent chez lui et trouvent en effet une douille derrière la baignoire.
19:08S'il n'est pas le criminel, comment a-t-il pu leur donner cette explication
19:11et pourquoi ont-ils trouvé en effet une douille vide ?
19:15Et bien, Harol d'Israël a dit que cette dernière était derrière la baignoire
19:19parce qu'il savait que les policiers la trouveraient.
19:22En effet, dans la salle de bain du logement meublé où habite Harol d'Israël,
19:27deux autres anciens soldats de Panama avaient habité avec lui.
19:31Et la propriétaire explique au procureur qu'ils avaient pour habitude de s'entraîner
19:35à tirer au revolver par la fenêtre sur une cible qu'ils plaçaient dans le jardin.
19:40Et ce que les policiers ont oublié de dire,
19:42c'est qu'ils ont trouvé des quantités d'autres douilles vides derrière la baignoire,
19:47car c'est là qu'ils les jetaient d'habitude.
19:51Mais alors, comment expliquer la neuvième et dernière pièce du dossier ?
19:56Le revolver de l'accusé est bien celui qui a tué le révérend d'Aime,
19:59déclare l'expert qui l'a examiné.
20:01Un expert ! Un expert, ça peut se tromper.
20:05Alors, le procureur engage six spécialistes.
20:08Les six spécialistes sont formels.
20:10Oui, les traces que laisse sur une balle de plomb le canon d'une arme à feu
20:14sont aussi précises et indiscutables qu'une empreinte digitale.
20:17Mais elles sont aussi extrêmement minutieuses,
20:20et leur interprétation exige une grande attention.
20:24Convaincu de la culpabilité d'Harold d'Israël,
20:27l'expert n'y a pas prêté une attention suffisante.
20:30Il s'est trompé.
20:33La balle qui a tué le révérend d'Aime n'est pas sortie de son revolver.
20:40Aussi, lorsque le procès a lieu,
20:43les jurés vont-ils acquitter d'autant plus facilement Harold d'Israël
20:47que le procureur, pour parfaire son œuvre, va y ajouter une remarque.
20:52Tous les témoins ont vu briller dans la main du criminel l'acier de son revolver.
20:57Or, ce revolver le voici !
21:00Il est en acier, certes.
21:02Mais il est noir.
21:04Et il est mat.
21:07Pour conclure,
21:09signalons simplement qu'après cet épisode dramatique de son existence,
21:13Harold d'Israël eut une vie tout à fait normale.
21:16Père de famille, il exerça un métier,
21:19une maison, une voiture, comme vous et moi.
21:23Quant à Homer Cummings,
21:25il fut, quelques années plus tard,
21:27l'un des collaborateurs du président Franklin de la Norosvelte.