En 1975, l’IVG était encore interdit en France. Valérie fait partie des femmes qui ont dû pratiquer un avortement clandestin. Elle raconte.
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00:00Elle me fait m'allonger, elle me dit surtout vous ne criez pas, il ne faut pas alerter les gens autour.
00:06Tout était effectivement dans la clandestinité la plus totale.
00:10Et elle me rappelle ce qu'elle risque, surtout.
00:13Elle ne me rappelle pas ce que je risque, mais elle me rappelle ce qu'elle risque.
00:16Donc j'ai bien compris le message.
00:19Et elle me dit, bon, vous soyez stoïque, vous ne criez pas, je vais vous poser une sonde.
00:28Effectivement, c'est hyper douloureux.
00:30Il y a de 300 à 800 000 avortements clandestins chaque année.
00:33500 Françaises meurent chaque année des suites de l'avortement.
00:36C'était en 1975, donc j'avais à peine 17 ans, en fait.
00:39Et c'était quand même la période où l'avortement était évidemment interdit,
00:46où les femmes se débrouillaient comme elles pouvaient.
00:48Je me suis retrouvée effectivement un après-midi chez une dame qui avait, je ne sais plus, une cinquantaine d'années.
00:54Pour moi, elle avait l'air d'être très âgée, mais je pense qu'elle n'avait pas plus de 50 ans.
00:58C'était dans la pénombre, voilà.
01:00Donc elle avait une salle à manger avec une grande toile cirée.
01:05Elle avait mis des draps et elle m'a dit, je vous explique.
01:12Enfin, c'était succinct comme explication.
01:14On va vous poser une sonde, vous allez la garder un certain temps.
01:18Et quand vous allez repartir avec, et quand vous commencerez à avoir très mal,
01:24et quand vous commencerez un petit peu à saigner,
01:26à ce moment-là, vous pourrez enlever votre sonde.
01:28Et à ce moment-là, cette sonde, il fallait aller la cacher à l'autre bout de la terre, je dirais,
01:34parce qu'il ne fallait vraiment pas la mettre dans un endroit où ça puisse être repérable.
01:40Et donc ça s'est passé effectivement dans une relation froide,
01:46culpabilisante, évidemment.
01:48Et puis surtout, je ne savais pas exactement ce que je risquais.
01:54On était en fait assez moyennement informés sur ce qu'on risquait,
01:59en attendant trop longtemps pour enlever la sonde.
02:03Et en fait, ce que j'ai su après, c'est qu'on risquait une infection et donc une septicémie.
02:09Donc c'est aussi pour ça que pas mal de femmes,
02:11soit devenaient stériles après un avortement, soit mouraient.
02:14J'ai quand même pu appeler ma mère qui était là, qui était pas loin.
02:17Parce que je sais que pour en avoir parlé avec d'autres femmes,
02:20après le fait de se retrouver seule, complètement isolée dans une histoire comme ça,
02:24c'est violent.
02:26Et donc on a retiré la sonde.
02:28Enfin, je l'ai enveloppée et on est allé effectivement assez loin la déposer dans une poubelle.
02:37Ça n'allait pas du tout.
02:39J'avais très mal.
02:41Ça saignait pas mal.
02:43Et puis c'est surtout, je commençais à avoir de la fièvre.
02:45Donc je suis allée à l'hôpital.
02:47Et là, je suis tombée, heureusement, je pense, sur un interne qui avait à peu près compris ce dont il s'agissait.
02:54Mais j'ai quand même subi un interrogatoire.
02:58Alors, il fallait dire surtout que je ne savais pas que j'étais enceinte,
03:03que je me suis mis à saigner, je ne sais pas pourquoi.
03:05C'était un interne, je me souviens.
03:07Dans cette malchance, j'ai eu cette chance de ne pas tomber sur quelqu'un d'obtu, de violent.
03:14Ça a duré, on va dire, peut-être une petite semaine quand même de douleurs importantes.
03:19Et moi, je suis restée quand même avec la peur de ne pas pouvoir être enceinte après.
03:24Je suis restée très longtemps avec cette peur-là, jusqu'à tant que j'ai ma première fille.
03:30J'étais persuadée que peut-être que je ne pourrais pas.
03:34Parce que j'avais quand même autour de moi eu deux amis qui avaient subi à peu près la même chose que moi,
03:41mais qui étaient stériles.
03:42Ça coûtait combien d'avortés de manière clandestine à l'époque ?
03:46C'était cher.
03:47Alors, je ne me souviens plus, parce que c'était en francs à l'époque.
03:50Peut-être qu'en euros, ça pourrait correspondre à deux ou trois mille euros.
03:54Ah ouais, c'est ça.
03:56C'est ma mère, parce que mon père n'était pas au courant, par contre.
03:59C'est ma mère, qui elle-même avait avorté.
04:02Et qui, elle, avait effectivement des connaissances et qui avait dû avoir des amis qui avaient avorté.
04:09C'était un peu comme ça.
04:11On recommandait telle personne parce qu'elle l'avait pratiquée sur d'autres femmes.
04:18Mais en fait, ce qu'il faut dire aussi, c'est que même après la loi Veil,
04:22tous les hôpitaux, tous les endroits où on pouvait pratiquer des avortements,
04:26ne les pratiquaient pas et n'étaient pas d'accord.
04:29Puisque cette loi, elle a permis à ce que ça ne soit plus clandestin,
04:34à ce que les femmes ne soient plus condamnées.
04:38Mais en même temps, il y avait pas mal d'endroits où on refusait aux femmes de les avorter.
04:46Aujourd'hui, vous avez des enfants ?
04:48J'ai deux enfants.
04:50Aujourd'hui, vous avez des enfants ?
04:51J'ai deux filles et un garçon.
04:53Est-ce que vous avez pu parler de cette expérience à vos filles ?
04:56Oui, j'en ai beaucoup parlé.
04:58C'était important de passer le message, d'informer.
05:01Il y a des discours qui continuent à m'horripiler.
05:06Parfois, il y a des femmes qui ont pratiqué 3-4 avortements.
05:11C'est un peu comme une contraception pour certaines femmes.
05:13Non, l'avortement n'est jamais un plaisir.
05:20Sous-titrage Société Radio-Canada