Aujourd'hui dans le grand entretien, nous recevons l'écrivain voyageur Sylvain Tesson, Prix Renaudot, il publie son nouveau livre consacré aux "stacks", intitulé “Les piliers de la mer” (Albin Michel).
Retrouvez tous les entretiens de 8h20 sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-du-week-end
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00:00Et l'invité du grand entretien ce matin avec Marion Lourds, c'est l'un des derniers
00:04grands écrivains aventuriers, prix Renaud Dau, il a sillonné le monde dans les régions
00:09les plus reculées, les plus hostiles, diront certains, il a recherché une panthère des
00:15neiges dans l'Himalaya, il a parcouru les forêts de Sibérie, escaladé combien de
00:20mondragnes et combien de monuments à Paris, dont Notre-Dame, évidemment, il publie un
00:26très beau livre qui est un véritable tour du monde, Les Piliers de la Mer, qui vient
00:30de paraître chez Albain Michel, ces piliers ce sont ces aiguilles de roche qui se dressent
00:36devant les falaises côtières, il a gravi plus de 100 de ces rochers marins et il va
00:41nous en parler, de quoi sont-ils les symboles, ce qu'on appelle les stacks, vos questions
00:47chers auditeurs, vos réactions au 01-45-24-7000 et pour dialoguer avec Sylvain Tesson, l'application
00:54de Radio France, évidemment, bonjour Sylvain Tesson, et bienvenue, on est médusé à la
01:00lecture de ce livre en se disant que vous avez fait un tour du monde à nul autre pareil,
01:05vous avez pris le temps d'aller arpenter, d'aller gravir des objets, des créatures,
01:13des piliers marins dont on va parler, stacks, définitions, Sylvain Tesson, pour commencer,
01:19juste parce que tout le monde a l'image en tête, Etretat, Arsène Lupin, ça c'est
01:26la définition du stack en français ? Oui c'est ça, c'est la meilleure illustration
01:31française du stack, c'est l'aiguille d'Etretat, l'aiguille creuse de Maurice Leblanc qui
01:37faisait le repère d'Arsène Lupin, du gentleman cambrioleur, les anglais disent stack, les
01:43français disent pilier d'érosion de recul de côte, alors l'anglais est plus sexy.
01:49Mais le français est plus précis ? Oui, le français dit bien ce que la chose signifie,
01:54c'est-à-dire que la côte est soumise à l'érosion de l'océan, elle recule, nous
01:59reculons, même le continent décline dans sa forme géologique et il reste de temps
02:05en temps, grâce au courant, grâce à la géologie, il reste des piliers, des torchères, des
02:11flambeaux, on peut les appeler comme on veut, moi je les appelle les piliers de la mer qui
02:15nous invitent à aller les célébrer.
02:17Parce qu'il y a la définition du géographe et il y a la définition de l'écrivain,
02:20ce ne sont pas les mêmes, un stack c'est une personnalité de la roche refusant la
02:25suprématie de la mer, écrivez-vous, et vous dites un stack c'est donc quasiment un individu,
02:32une personne, une mystique, il y a un symbole du stack ?
02:35C'est pour ça que je suis allé les grimper, moi je les incarne, j'ai l'impression que
02:39ce sont les totems qui représentent par analogie, alors c'est peut-être une analogie
02:43un peu rapide, un peu acrobatique, mais après tout je fais de l'escalade et je fais de
02:48la philosophie en action, pour moi c'est l'analogie de l'homme, enfin de la figure
02:54humaine qui se sépare, qui résiste, qui demeure, qui refuse le grand recul et qui
03:01dit adieu, moi je reste, je ne nuis à personne mais je ne subis pas.
03:06Donc le livre commence en 2020 à être au tas face à l'aiguille creuse, vous êtes
03:11devant cette aiguille creuse, vous vous lancez dans l'ascension et puis vous allez en grimper
03:14comme ça, 106 jusqu'en Tasmanie, jusqu'au Cap Horn, alors sur la couverture du livre
03:19et dans la jaquette, il y a des très belles photos de stacks en noir et blanc avec des
03:23grimpeurs au sommet, c'est vous ?
03:25Oui, en l'occurrence la photo que vous montrez là c'est en Tasmanie.
03:29Elle est magnifique.
03:30Il faut la décrire Sylvain Tesson puisque les auditeurs n'ont pas forcément l'image.
03:35On voit comme à chaque fois qu'on est devant un stack, on voit un flambeau, une torchère,
03:40un candélabre, une chandelle, enfin on peut donner tous les noms qui appartiennent au
03:45registre de la verticalité qui est là, séparé de la côte de quelques encablures, ça peut
03:49être quelques centaines de mètres ou un mille marin et on voit un petit personnage
03:53qui est au sommet.
03:54Celui-là en l'occurrence c'est mon ami Daniel Dulac, le guide de haute montagne qui a été
03:59mon compagnon pendant ces quelques années de tour du monde à la recherche de ces piliers
04:03de la mer.
04:05Pour tout avouer c'est grâce à lui que j'ai pu arriver là-haut, il était le premier
04:08de cordée, c'est lui qui prenait les risques.
04:10Vous avez des dialogues géniaux d'ailleurs avec lui.
04:13Est-ce que vous pouvez nous décrire, parce que vous y avez été aussi, comment on se
04:16sent à ce moment-là ? Tout seul, tout petit, en haut de son stack face à la mer.
04:20C'est une expérience, c'est pour ça que c'est à la fois une expérience philosophique
04:23mais c'est une expérience qui d'abord est sensuelle et poétique et très violente.
04:27Nous sommes sur les piliers à la croisée de tous les éléments, de la mer, de l'air,
04:33du soleil, du vent, entourés d'oiseaux lugubres.
04:37On arrive sur le sommet du stack qui parfois est grand comme la moitié ou même le quart
04:41de la table de votre studio si vous voulez.
04:44Donc même pas un mètre carré quoi ! Oui, c'est sûr quelques mètres carrés.
04:46Alors on a l'impression d'arriver sur un royaume quasiment intouché.
04:51Parfois nous étions les premiers à arriver.
04:52Évidemment c'est la conquête de l'Amérique du pauvre parce que c'est grand comme votre
04:57table de chevet si vous voulez.
04:58N'empêche que vous vous dressez là devant la mer.
05:01Personne n'a l'idée de grimper sur un stack.
05:03Mais vous, vous en êtes tombé amoureux, il y a quasiment un coup de foudre.
05:07Mais moi je trouve ça évident, personne n'est monté mais moi je trouve que l'incarnation
05:13analogique et symbolique de la figure du rebelle, du résistant ou du dandy ou de l'artiste
05:20ou du séparé, de l'isolé, de l'élévation me semble tellement évidente que je ne voyais
05:26pas d'autre moyen d'aller les célébrer que de grimper dessus.
05:29On va y venir justement parce qu'il y a derrière le stack une méditation sur les
05:33refuges et sur les peuples qui ont utilisé par exemple les montagnes pour fuir ceux qui
05:38voulaient les envahir.
05:39Il y a une méditation aussi sur ce qui demeure, sur la permanence.
05:44Mais d'abord vous êtes ce qu'on appelle un aventurier et le sens n'est pas exagéré.
05:50Il est vexant, écrivez-vous, de vivre au XXIème siècle.
05:54Sylvain Tesson, on a l'impression que vous n'êtes pas de notre temps, la surface du
05:59globe est cartographiée, c'est sur cette phrase que s'ouvrent les piliers de la mer.
06:03C'est un paradoxe d'ailleurs, vous définissez comme aventurier, comme voyageur où finalement
06:08on a tout exploré, tout visité, tout est devenu comme la grande motte, c'est une formule
06:13assez amusante que vous avez au début du livre.
06:15Non mais c'est-à-dire que le mot d'aventurier était techniquement pourquoi pas employable
06:21mais celui de voyageur est finalement celui qui me caractérise le mieux, parce que le
06:25voyage est applicable à toutes sortes de déplacements, y compris intellectuel, moral, spirituel,
06:30intérieur, physique naturellement.
06:32Et moi j'ai du mal à dissocier les deux, c'est-à-dire que quand je réfléchis j'aime
06:36agir et quand je pense j'aime être en mouvement et quand je suis en mouvement j'aime que
06:40ça me serve d'inspiration pour mon écriture.
06:43Donc je ne sépare pas complètement, je ne décapite pas, si je puis dire, mon envie
06:50de réfléchir de mon envie d'agir.
06:53Non, en revanche, la surface du globe, je le disais à les cartographiers, vous n'aimez
06:56pas les plagistes, il y en a sur toutes les plages, il n'y a pas une source sans sa
07:00mise en bouteille, pas un scarabée sans son département au muséum, on va au désert
07:05de Gobi comme au bassin d'Arcachon, y a-t-il seulement un être humain sur la terre qui
07:10ne connaisse pas l'existence de la grande motte ? Vous avez le sentiment qu'on a tout
07:15vu, plus rien n'est exploré ?
07:16Justement non, parce qu'on peut avoir ordinairement, si on réfléchit vite, ce sentiment-là,
07:23c'est vrai que la surface du monde sur le plan euclidien est tout à fait cartographiée,
07:27satellisée, étudiée dans ses moindres détails, mais justement le stack, le pilier d'érosion
07:35maritime permet de trouver encore des mondes intouchés, seulement il faut marier l'imagination,
07:42la recherche, peut-être une forme d'anticonformisme, à la technique de l'aventure, et si on marie
07:49les deux, on finit sur un pilier de la mer.
07:51Mais Sylvain Tesson, pour prolonger la réflexion, la moitié des stacks que vous avez grimpés
07:55justement étaient intouchés, mais vous dites, vous écrivez dans le livre « On fait la
08:00queue pour grimper à l'Everest », vous, vous êtes un explorateur, est-ce que vous
08:04êtes critique du surtourisme qui peut y avoir, y compris à l'aiguille creuse des trottins
08:08?
08:09L'exploration n'est pas une critique, moi je trouve ça merveilleux que la montagne
08:13ou les grands espaces continuent à attirer les hommes.
08:18Mais il y a cette ivresse d'être sur une terre inexplorée quand même.
08:20Bien sûr, bien sûr, alors on peut penser qu'il y a quelque chose de narcissique à
08:24vouloir absolument se servir d'un pilier maritime comme d'un piédestal de sa propre
08:29figure, mais c'est à peu près le contraire, moi je voulais simplement vivre une expérience
08:33très singulière dans de la poésie violente, et ce que j'appelle la poésie violente
08:37c'est un mélange de solitude, d'élévation, de grandeur, de vastitude des éléments,
08:44et parfois de danger, parce que je trouve que la prise de risque est tout de même un
08:49aphrodisiaque de l'émotion qu'on peut vivre, et du Cap Horne aux îles Ferroé,
08:54des Philippines à l'île de Pâques, parfois c'était une occasion de rencontrer les
08:59êtres qui autour de ces piliers ou le long de ces côtes y ont associé également des
09:04légendes et des mythologies, c'est le cas notamment dans le Pacifique avec la culture
09:08maorie qui faisait de ces piliers des espèces de géants, les Motu, qui combattaient et
09:14on grimpait sur les éclats de ces combats, alors on était vraiment dans un voyage antique,
09:19enfin c'était mythologique, plus qu'une volonté narcissique de mettre le pied là
09:23où la main de l'homme ne l'avait jamais mis, si incontrôlable.
09:25Non parce que d'ailleurs il faut planter un piton, il faut laisser la corde se balancer
09:30dans le vide, mais ces roches-là, elles ont une âme, elles ont même été des personnages
09:35et des personnages effrayants, vous citez l'Odyssée avec Caribe des Scyllas, ces créatures
09:41effrayantes, oui, et Jason bien sûr, il y a donc dans le stack et dans cette géographie
09:48de l'impractibilité comme vous la décrivez, beaucoup de questions qui éveillent la curiosité
09:55et le bonheur des auditeurs de France Inter.
09:58Merci de nous ouvrir une fenêtre de soleil et de fraîcheur ce matin, au milieu de toute
10:03cette actualité qui est néanmoins importante de suivre, c'est Élisabeth.
10:06S'il avait le temps, quel sera son futur voyage, vous demande François ?
10:10Pour l'instant, je suis encore tellement dans le balancement des vagues, le fracas
10:15de la houle sur les rochers des stacks, parce qu'il y avait une espèce de phénomène
10:20de passage amphibie, il fallait nager le long du pilier et grimper dessus, c'est-à-dire
10:25passer de l'état de poisson à l'état de crabe en quelques secondes, je suis encore
10:30tellement habité par cette folie du voyage des piliers de la mer, que je dois avouer
10:37à cette auditrice que pour l'instant, je me consacre aux souvenirs davantage qu'aux
10:42prochains rêves.
10:43Et qu'est-ce qui reste dans votre tête ? La chute, la peur, l'échec, c'est l'un
10:46des titres de ce chapitre ou c'est la joie malgré tout, une joie douloureuse écrivez-vous ?
10:50Oui, ce qui me reste c'est quand même l'idée qu'il y a encore, pour peu qu'on les trouve
10:56par les grâces de l'imagination et de la recherche et du mélange de la poésie, de
11:01la littérature et de l'action physique, il y a encore des moyens de s'enthousiasmer
11:07et d'avoir l'impression de faire les très vieux gestes de l'exploration, même si encore
11:11une fois je sais que parfois nous étions des sortes de tartarins puisque nous montions
11:16sur un pilier, nous avions l'impression de découvrir la lune et le truc était grand
11:20comme un fauteuil de votre studio, mais n'empêche qu'il y avait l'exaltation.
11:24Vous-même, vous parliez du danger, vous êtes tombé d'un toit en 2014, c'était un grave
11:29accident et pourtant vous continuez, vous avez envie de continuer, il y a une forme
11:32d'addiction à ces sensations fortes, à l'adrénaline ?
11:34Il y a surtout une volonté d'oublier les petits malheurs qui me sont arrivés et la
11:38guérison prend une bifurcation, c'est-à-dire que soit vous décidez de vous identifier
11:45aux malheurs qui vous sont tout à coup tombés dessus, soit vous décidez de les oublier,
11:50de les dépasser et de les laisser derrière vous, c'est mon cas et moi c'est vrai que
11:53quand je me dresse sur une chandelle devant une côte rocheuse, car partout il y a une
11:57côte rocheuse, il y a un stack, j'ai l'impression de vivre, si vous voulez, le dépassement
12:03de l'accident que j'ai vécu.
12:05Mais vous faites de la politique aussi, en haut de l'aiguille d'être tard, vous lancez
12:09un appel politique, de quoi s'agit-il, Sylvain Tesson ?
12:14Alors d'abord j'ai pris soin de lancer mon manifeste et mon appel politique en étant
12:18sûr de n'être entendu que par les mouettes, parce que je trouve qu'il y a un rapport
12:21proportionnel entre le fait que personne ne vous entende, à ce moment-là, une parole
12:27peut porter, et mon appel politique c'était le retour de la joie, de la gaieté, d'une
12:31forme d'anticonformisme, d'anticonventionnalité et de pratique de la liberté par l'impratiquabilité
12:38géographique.
12:39Parce que vous arrivez dans un endroit tellement beau qui n'est regardé que par les bulots,
12:43les crabes, les bigorneaux et l'écume, à ce moment-là quelque chose peut se passer
12:47et quelques petites bêtes peuvent vous empêcher de passer un moment tranquille, des petites
12:52créatures dont vous vous demandez comment elles ont réussi à monter jusqu'en haut
12:55du stack.
12:56Mais juste encore un mot sur cet appel politique, parce que vous parlez de ces aiguilles comme
13:01des refuges, c'est un mot qui est extrêmement important dans ce livre, la définition du
13:07refuge, à un moment vous citez aussi le Président de la République, vous êtes, je crois, dans
13:14les îles éoliennes et vous découvrez qu'Emmanuel Macron s'est converti à la symbolique politique
13:22du stack.
13:23Je vous cite dans une allocution, il s'est servi du terme « monolithe » pour expliquer
13:27que la France ne devait surtout pas en être un, il préfère le hub où le banquier heureux
13:33gambade entre les containers.
13:35Même en haut d'un stack vous faites de la politique !
13:38C'est-à-dire que c'est lui qui faisait du stackisme du haut de sa tribune, puisque
13:42tout à coup il se servait de cette forme géologique pour montrer ce qu'il ne fallait
13:45surtout pas faire.
13:46Or moi j'étais en train d'exalter, de célébrer la position de la tour solitaire.
13:53Non pas du tout que la tour solitaire soit méprisante à l'égard du massif continental,
13:58au contraire, elle ne dit rien, elle ne veut pas revenir à terre pour essayer de changer
14:02les choses, elle n'est pas une conquérante la tour solitaire, elle est simplement une
14:07sorte d'artiste qui se retire, qui recule et qui dit « écoutez, moi, je veux vivre
14:12dans la beauté du crépuscule, me faire rabattre par les vagues, je mourrai la première, je
14:17trouve ça très beau et très noble, et j'ai été déçu qu'Emmanuel Macron n'en
14:20fasse pas un pauvrier pour grimper ». Oui, elle est anti-moderne !
14:23Antimoderne Sylvain Tesson, parce que le stack c'est un antidote au progrès, vous parlez
14:27souvent de digitalocratie, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper
14:33sur un stack, c'est un acte stérile, harassant et vaniteux.
14:37Oui, c'est complètement stupide en fait, mais c'est pour ça que c'est anti-moderne,
14:40c'est magnifiquement inutile, mais il y a une utilité de cette inutilité-là, parce
14:46qu'on sait que les stacks sont là, plantés dans le large, on a une forme de consolation,
14:50c'est tout à fait magnifique.
14:51Elle est anti-moderne, la tour solitaire, parce qu'elle ne bouge pas.
14:55Antimoderne et libérale, parce que si on cite très précisément votre manifeste « nous
14:59voulons aimer, boire et chanter sans que la puissance d'Etat nous indique comment faire
15:03», ça ressemble à un manifeste.
15:04C'est-à-dire que c'est merveilleux d'être debout, à 40 mètres de hauteur au-dessus
15:09des flots, séparé de quelques centaines de mètres d'une terre continentale à laquelle
15:14évidemment on appartient, je ne me sens pas du tout, moi, séparé, c'est le stack qui
15:18est séparé, ce n'est pas le petit morpion qui grimpe dessus quelques secondes.
15:22Oui, je vais le chercher pour le célébrer, pour le saluer et pour essayer d'en dresser
15:26la cartographie spirituelle et culturelle.
15:29Alors bien sûr que lui ne répond pas à la loi commune qui est en face de lui, mais
15:34c'est merveilleux.
15:35Mais attention, il s'est séparé non pas pour revenir, ça n'est pas comme le général
15:40de Gaulle qui en 1940 se sépare afin de gagner.
15:44Le général de Gaulle, lui, c'est un guerrier résistant, c'est comme Zelensky, il s'écarte
15:48pour mieux revenir.
15:49Lui, le stack, il se retire avant de mourir, l'un se prépare, l'autre disparaît.
15:56Oui, en cela, il ressemble plus au dandy, à l'artiste, qu'au conquérant résistant.
16:00Il est plus du côté de Jacques Brel que du général Giraud.
16:04Bonjour Chantal et bienvenue sur France Inter.
16:07Bonjour, bonjour Ali.
16:09Vous avez une question pour Sylvain Tesson ?
16:11J'ai surtout un immense compliment à lui faire, parce que c'est un véritable enchantement
16:19Sylvain Tesson.
16:21Je le suis dans ses récits depuis des années, et j'ai découvert qu'avec la rudesse du
16:33sol qu'il explore, il ajoute la beauté de l'imaginaire.
16:38C'est un vrai poète, il a rendu toujours sensible et beau, magnifique, ses récits
16:44d'exploration.
16:45Et ça, je l'en remercie parce que peu ont su le faire.
16:50Merci infiniment Chantal.
16:52J'ai bien fait de redescendre de ma tour.
16:54Et de venir ici ce matin chez nous à France Inter.
16:57Pour entendre ses amabilités.
16:58Mais puisque Chantal, je crois, a cité la poésie, elle a prononcé le mot de poète,
17:03je voudrais dire un vers d'un poète américain que j'aime beaucoup qui s'appelait Walt Whitman,
17:08qui était un grand marcheur de la grande prairie américaine au début du XXe siècle,
17:12et qui a donné la définition parfaite de la tour de la haute mer.
17:16Il disait « Je n'ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m'y opposer.
17:22Voilà le principe de la sécession heureuse, esthétique et innocente.
17:28Vous en citez plusieurs d'ailleurs des poètes dans ce livre, il y a Novalis, ce jeune poète
17:34allemand.
17:35Et puis il y a l'idée que le stack au fond est le symbole d'un refuge.
17:38Et vous citez plusieurs peuples en tout cas qui ont été menacés au cours de l'histoire.
17:43Le stack comme donjon géographique, les berbères de l'Atlas, les yézidis du Sinjar,
17:49les arméniens de l'Artsakh, les insurgés de la moraie grecque.
17:53C'est assez frappant de voir que c'est un lieu de résistance au fond, que ça peut
17:59donner une image, le stack, de ces lieux où les hommes se refugient pour se battre et pour
18:06résister.
18:07Oui, la montagne, le bastion, le rostre géologique a toujours été dans l'histoire.
18:13L'histoire récente ou l'histoire depuis l'antiquité, le bastion où on monte pour
18:19se réfugier.
18:20Et comme nous donnions des noms à chacune de ces tours que nous grimpions, un jour avec
18:25Daniel Dulac, le guide de Haute-Montagne, nous avons eu l'idée de donner le nom de
18:28Komitas, du nom de l'arménien compositeur, à un donjon de la haute mer qui était situé
18:36à une centaine de mètres au large de la côte irlandaise.
18:40Et nous avons voulu lui donner ce nom arménien en mémoire de ses habitants du Haut-Karabakh,
18:46de l'Artsakh arménien, envahis depuis 2020 par les forces de l'Azerbaïdjan.
18:53Et c'était une manière de planter une sorte de salut par les mots, par le verbe, sur une
19:00forme géologique qui incarnait un principe de reprise et de refuge.
19:04Donnez un nom au stack, vous l'avez fait, vous avez fait un travail, alors c'est assez
19:08étonnant d'employer un mot arménien puisque l'Arménie n'a pas de côte et n'a pas d'accès
19:12à la mer, mais vous l'avez malgré tout fait, mais il ne faut pas planter le drapeau de
19:17la liberté sur un stack et il faut surtout éviter que l'administration publique vienne
19:22s'en occuper.
19:23Expliquez-nous ça.
19:24C'est-à-dire que planter un drapeau, même s'il exprime la volonté de ne pas en planter,
19:33c'est faire un acte contradictoire.
19:35Quand vous plantez le drapeau de la liberté quelque part, la liberté recule, ça fait
19:39un trou.
19:40Alors nous ce qu'on s'attachait surtout à faire c'est ne laisser aucune trace, monter
19:44sur une tour, se servir de l'escalade et de la prise de risque comme une forme de prière,
19:49de liturgie, de rituel, de célébration, d'une forme de relief, réfléchir au symbole que
19:55ça incarnait dans l'ordre humain, c'était cela que nous voulions faire, puis on descendait
20:00en rappel et il ne restait rien que le vent et les oiseaux revenaient.
20:04Et c'est paradoxal parce que vous êtes en même temps en retrait, il y a presque quelque
20:07chose de religieux, de sacré, et en même temps vous êtes aux premières loges pour
20:10observer notamment la montée des eaux, l'érosion des côtes, vous avez des mots très beaux
20:15pour décrire la mer, la biodiversité, etc.
20:17La France va accueillir au mois de juin à Nice la prochaine conférence des Nations
20:21Unies sur les océans.
20:22Est-ce que vous auriez, vous qui avez vu l'océan de tout près, un message à donner
20:28à nos dirigeants sur ces océans ?
20:30Oui, bien sûr, la protection de l'environnement c'est absolument le principe qui de toute
20:35façon aujourd'hui résonne en nous au premier plan de toutes les urgences à essayer de
20:42contrer.
20:43Mais moi je m'intéressais surtout à la très vieille et immémorielle histoire du
20:50recul de la côte et ça, ce ne sont pas nos discours et nos imprécations et nos objurgations
20:56qui pourront opposer à ce mécanisme.
20:59C'est la montée des eaux qui est liée au réchauffement quand même.
21:01Oui, c'est un pessimisme géologique d'une certaine manière.
21:04La côte est faite pour reculer.
21:06Vous savez, un jour en 2006, il y a un morceau de l'Angleterre qui est tombé dans l'eau
21:09et le Financial Times a titré le matin dans sa première édition « La France recule ».
21:14Et bien c'est ça, partout où il y a une côte rocheuse, il y a une érosion, il y
21:18a son recul.
21:19Et de même, partout où il y a un système, il y a sa contradiction, partout où il y
21:23a une foule, il y a des solitaires, partout où il y a une partition, il y a des fausses
21:26notes et partout où il y a un conformisme, il y a encore des gens libres.
21:30Et bien moi, j'en fais des stacks, c'est ça mon totem.
21:33Vous en faites des stacks.
21:35Ta devise du stack, Tesson, c'est ce que vous demande l'un de vos amis, Dulac justement.
21:41Tout d'un coup, je pense à la devise des rois de Hollande, je m'en tiendrai parce
21:45que c'est la devise du repli et du fait que les choses demeurent.
21:51Vous citez aussi la devise du Luxembourg.
21:53La devise du Luxembourg.
21:54La devise du Luxembourg, c'est « nous voulons rester ce que nous sommes ».
21:59« Nous voulons demeurer ce que nous sommes ».
22:01Le mot de « demeurer » est important.
22:02C'est là où on se dit, mais Sylvain Tesson, il est conservateur.
22:06Oui, ce que vous voulez, le stack est conservateur, parce que tout le monde est conservateur.
22:09Regardez, nous, on se lève le matin, on essaie de s'entretenir, on essaie de durer
22:12un peu longtemps.
22:13Alors évidemment, vous êtes beaucoup plus jeune que moi, mais vous serez conservateur
22:16quand vous attendrez la cinquantaine ou la soixantaine, vous verrez, on est tous les
22:20conservateurs.
22:21Les progressistes, finalement, conservent leur volonté de défendre le progrès, donc
22:25il faut quand même qu'ils avouent que l'attention qu'ils portent à eux-mêmes et à leur organisme
22:30physiologique est une forme de conservation.
22:32C'est un principe à la fois biologique, érosif et géologique, la conservation.
22:37Le stack, il se conserve au milieu de l'océan qui bouge.
22:41Alors la devise du stack, j'ai pensé à ma mère, le docteur Marie-Claude Tesson-Millet,
22:45qui me disait quand j'étais enfant « il ne tient qu'à toi ».
22:49Je le trouvais magnifique.
22:50Alors évidemment, quand j'étais petit, je trouvais ça très dur, mais aujourd'hui,
22:53je trouve superbe cette devise « il ne tient qu'à toi ». Et c'est ce que se disent
22:58ces grands flambeaux pétrifiés de la haute mer.
23:00« Il ne tient qu'à toi ». Nous demeurons seuls dans ce qui bouge et nous tomberons
23:05les premiers.
23:06C'est noble.
23:07Sylvain Tesson, vous êtes aussi allé en Sibérie, vous en avez ramené des très beaux
23:10livres également.
23:11Marie nous demande sur l'application France Inter si la Russie de Poutine fait toujours
23:15rêver M. Tesson ?
23:17Elle a prononcé deux mots, la Russie, oui, elle me fait rêver, de Poutine, non, j'enlève
23:24le complément d'agent.
23:25Évidemment, l'une m'effraie et l'autre, je lui accorderai toujours, éternellement,
23:31ma grande à la fois affection et fascination pour son espace et pour sa profondeur culturelle.
23:36Est-ce que la morale de l'histoire, finalement, elle n'est pas attirée d'Apollinaire ?
23:41« Les jours s'en vont, je demeure ».
23:42C'est magnifique.
23:43« Les jours s'en vont, je demeure ».
23:45Apollinaire a écrit une chose superbe dans un autre poème des Caligrammes.
23:50« Je le sais, la beauté n'est la plupart du temps que la simplicité ».
23:54Moi, je fais aussi une sorte de devise esthétique de cette histoire de la simplicité.
24:00Or, le pilier de la mer, pardon d'y revenir, esthétiquement, pour l'œil, quand vous
24:05le voyez, quand vous le regardez depuis le balcon de la côte, a cette espèce de message
24:10absolument superbe.
24:11Il se dresse, il se tient là où tout bouge, où rien ne tient et nous, nous reculons.
24:17On croit qu'il part, on a envie de lui dire adieu, mais en fait, c'est nous qui sommes
24:21en train de nous rétracter.
24:23Calmons-nous, il y a des stacks, tout va bien.
24:27Je vous cite Sylvain Tesson, ce sont vos derniers mots dans ce livre.
24:30Très beau livre, « Les piliers de la mer » qui est publié chez Albin Michel.
24:34Merci infiniment d'avoir été l'invité d'Inter.
24:36Merci.
24:37Et on le recommande chaleureusement.