"Je suis un malade mental."
Coprésentateur de la matinale de France Inter, c’est par ces mots que le journaliste Nicolas Demorand vient de rendre publique sa bipolarité. Pour en parler, il publie un livre, "Intérieur nuit", aux éditions Les Arènes. Notre journaliste Clémentine Rouve l’a rencontré.
Coprésentateur de la matinale de France Inter, c’est par ces mots que le journaliste Nicolas Demorand vient de rendre publique sa bipolarité. Pour en parler, il publie un livre, "Intérieur nuit", aux éditions Les Arènes. Notre journaliste Clémentine Rouve l’a rencontré.
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00:00Je m'appelle Nicolas Demorand et je suis un malade mental.
00:04Vous vous êtes bipolaire de type 2. Concrètement, qu'est-ce que ça veut dire ?
00:08C'est un type de bipolarité qui est marqué par la place plus grande de la dépression
00:16par rapport aux phases maniaques. Un jour, paf ! La lumière s'éteint.
00:22C'est la phase down qui commence. Vous ne savez pas pourquoi.
00:25Il n'y a pas eu d'explication. Vous n'avez pas eu une galère au boulot.
00:29Vous ne vous êtes engueulé avec personne. Il n'y a pas de raison. La lumière s'éteint.
00:34Et ça peut durer, à partir de ce moment-là, 24 heures, 48 heures, 3 jours, 1 semaine, 10 jours, 1 mois.
00:43Ça peut durer très longtemps. La phase maniaque est beaucoup plus courte.
00:48Pour vous donner un exemple, vous ne dormez pas, mais vous n'êtes pas fatigué.
00:54Votre esprit fonctionne à 1000 km heure. Vous pouvez avoir des projets.
00:59Vous avez l'impression que vous pouvez régler tous les problèmes.
01:03C'est un fonctionnement du cerveau qui est extrêmement troublant parce que vous êtes,
01:09par exemple, objectivement fatigué parce que vous ne dormez pas,
01:14mais votre cerveau, comme si c'était du charbon noir à l'intérieur,
01:21votre cerveau est brûlant. Vous avez l'impression de brûler.
01:25Et donc, cette énergie qui est malsaine et qui finit, en général, par une phase dépressive.
01:34Et c'est reparti. Je prends beaucoup de médicaments. Ce sont des traitements assez lourds.
01:39Je n'ai pas compté le nombre de pilules par jour, mais il y en a quand même un sacré nombre.
01:46Je gère ma petite pharmacie à la maison pour essayer d'être stable.
01:51L'objectif, c'est la stabilisation de l'humeur.
01:55Vous êtes une personne connue. Vous avez un poste à responsabilité.
01:58Vous êtes chef d'équipe. Vous êtes à l'antenne.
02:02Comment est-ce qu'on arrive à gérer ça ? Comment est-ce qu'on fait ça avec les maladies mentales ?
02:07Déjà, je suis bien traité. Je suis bien soigné. Je suis stable l'essentiel du temps.
02:15Et puis, il y a un autre facteur de stabilisation très puissant qui est la radio en elle-même.
02:21La radio m'a permis, à de nombreux moments de ma vie, de ne pas m'effondrer.
02:27Et ça, c'est un message très important que je voudrais donner à ceux qui souffrent de bipolarité
02:35ou à des proches de gens souffrant de bipolarité.
02:41On peut travailler. On peut occuper des postes à responsabilité.
02:46Le travail est une bouée de secours à certains moments.
02:51Et il n'y a aucune contradiction entre prendre des médicaments, être bipolaire et aller au boulot.
02:58Vous dites vous-même malade mental. Malade mental, c'est l'équivalent de fou dans l'inconscient des gens.
03:02Il faut aussi, et c'était le sens également de ce livre, casser ces clichés-là.
03:10Une bonne fois pour toutes, j'espère. Vraiment, j'espère.
03:15Parce que considérer un hôpital psychiatrique comme un asile de fous, ça empêche les gens d'y aller pour se soigner.
03:25Et ça, c'est catastrophique. Ce sont des espaces de soins. Le care, comme on dit.
03:32On vous soigne. On prend soin de vous.
03:35Et ça fait un bien fou quand vous entrez là-dedans fracassé de douleurs et de souffrances.
03:42Ce que vous racontez beaucoup dans le livre aussi, c'est la honte.
03:45Quand on est atteint de ce genre de maladie, c'est le tabou qu'il y a autour de tout ça.
03:49Qu'est-ce qui vous a permis, quel a été le déclic ou les déclics qui vous ont permis, vous, de lever ce tabou-là et de vous dire, allez, ça y est, j'en parle.
03:55C'est Léa Salamé qui présente la matinale d'Inter avec moi et qui est une très grande amie et qui était l'une des rares à savoir et à tout savoir.
04:14Un jour que j'étais au fond du trou, je lui ai parlé de mes médicaments, de mes traitements qui me semblaient échouer.
04:24Et elle m'a dit, et l'écriture comme traitement, est-ce que tu as déjà essayé ?
04:30Et cette phrase-là m'a sidéré parce que moi j'étais au fond du trou et de la honte.
04:39Et l'idée de rendre ça public était impensable, impensable.
04:44Mais c'est une idée qui a fait son chemin.
04:47Pour le dire simplement, elle m'a ramené à la vie, Léa, voilà.
04:50Ah ouais, c'est fort quand même.
04:52Oui, mais c'est vrai, elle m'a ramené à la vie parce qu'elle m'a permis de me décaler par rapport à moi-même.
04:59Elle m'a permis de sortir du silence, elle m'a permis de sortir de la honte et de trouver le courage dont je pensais être dépourvu, en fait, pour l'éternité.
05:16Pourquoi est-ce qu'on a honte quand on est malade mental, finalement ?
05:19Parce qu'on ne vous croit pas, fondamentalement.
05:23Vous passez pour un malade imaginaire.
05:26C'est la théorie du coup de pied au cul.
05:29Allez, mettons un bon coup de pied au cul et ça ira mieux.
05:32Et vas-y, sors, va faire un tour et ça ira mieux.
05:35C'est l'idée que c'est une faiblesse, si tu es malade mental, si tu es déprimé, si tu es sur ton canapé,
05:46c'est que tu es vraiment un flémar ou une flémarde.
05:50Vous parlez d'un droit à la banalité.
05:53Qu'est-ce que vous entendez par là ?
05:55Que vous puissiez dire à votre consoeur ou confrère ici dans le bureau, je suis dépressif chronique,
06:06que je puisse dire moi à la radio, je souffre de bipolarité.
06:11Alors ça fait 8 ans que j'ai été diagnostiqué, mais en fait ça doit faire sans doute 20 que c'est là sans diagnostic.
06:22Que je puisse dire, je ne peux plus avancer, je ne peux plus avancer.
06:30Comme vous le diriez pour la grippe ou le Covid.
06:35Ou si vous vous pétez une jambe, on comprend que vous restez en télétravail.
06:41C'est ça la banalité pour moi, juste ça.
06:44La couverture c'est du orange et du noir, est-ce que c'est l'idée d'opposer la lumière et l'obscurité ?
06:50C'est une couverture absolument magnifique qui donne une idée de ce qu'est ma vie.
06:57On voit la proportion noire, enfin de gris, de ce gris anthracite sombre.
07:03Voilà, ça c'est une importante partie de ma vie.
07:09Et il y a cet orange très vif qui fait le titre et qui est sur la couverture.
07:17Le message important c'est que oui on est malade, oui on peut traverser des phases dépressives
07:23et certaines sont vraiment dures, dures, dures.
07:27Mais il y a des éclats de lumière, il y a des éclats de couleurs quand même à certains moments.
07:32Et ceux-là il faut les capter.