Enrico Macias était l'invité du "9 à 10" sur BFMTV. Il évoque le climat en France pour la communauté juive depuis les attentats du 7-octobre, la peine requise contre Nicolas Sarkozy dans l'affaire du financement libyen de sa campagne de 2007 ou encore son ultime album.
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00:00Manu, je sais que vous êtes un grand fan, et je vous promets qu'on va entendre L'Oriental parce que c'est votre chanson préférée.
00:12Soyez le bienvenu, Enrico Macias, je vous laisse vous asseoir ici. Comment allez-vous ?
00:19Très bien, je suis content de vous voir.
00:21Moi aussi, écoutez, soyez franchement le bienvenu, c'est un grand plaisir de vous accueillir.
00:26On va parler de plein de choses avec vous parce qu'on a vraiment à coeur de vous entendre, de vous entendre sur l'époque que l'on traverse.
00:34On aimerait qu'elle soit moins douloureuse pour des gens comme vous, parce qu'effectivement, on a commencé la semaine, je le disais, avec cette agression du rabbin à Orléans.
00:44Parce qu'on le sait, vous avez donné un concert, et je vois d'ailleurs que vous avez un petit pince sur la question des otages.
00:50Dans votre concert, vous avez dédié une chanson à la famille Bibas, il y a bien sûr tout ça en vous.
00:54Mais il y a toujours cette joie de vivre que vous avez.
00:57Et puis là, on parlait de Nicolas Sarkozy, qui se retrouve avec un réquisitoire extrêmement dur, on le disait.
01:05Mais Nicolas Sarkozy, c'est aussi celui que vous avez accompagné dans ces campagnes.
01:10C'est vrai, et puis je suis bouleversé de voir comment on traite un ancien président de la République.
01:18Je ne veux pas rentrer dans le domaine de la justice, critiquer la justice, ni quoi que ce soit,
01:27mais minimum de respect devant un président de la République, le premier homme de France, traité comme ça.
01:36Franchement, on n'a jamais vu ça en France. On n'a jamais vu ça.
01:42Et je propose qu'on regarde ces images en avril 2007, c'était le meeting de Nicolas Sarkozy à Dijon.
01:47Et vous aviez chanté pour lui, vous aviez chanté de Passy à Belleville.
01:52Toi, Sarko, je suis bien dans tes bras, écoutez.
01:59Alors c'est dommage. C'est dommage, vous auriez pu le chanter.
02:04Vous pourriez presque me le chanter.
02:08Ce qu'on a, c'est évidemment aussi en 2007, le meeting d'entre-deux-tours Place de la Concorde,
02:12où vous aviez transformé un peu les paroles de votre chanson.
02:15À quelle socialité, les filles de Sarkozy ?
02:17Celle-là, on s'en souvient bien quand même.
02:19Oui, mais alors là, je voudrais faire une petite mise au point.
02:22Quand j'ai chanté cette phrase, qui m'a valu beaucoup de critiques,
02:28et quand j'ai dit qu'elles sont jolies, les filles de Sarkozy,
02:32il venait d'être élu président de la République et je voulais parler des filles de France.
02:37Les filles de Sarkozy étant les filles de France, ça lui voulait dire.
02:42Ah, c'était pas les deux filles ?
02:44Mais non, mais je savais même pas qu'il avait deux filles.
02:48Alors ça a complètement pas du tout été compris comme ça.
02:51Vous avez compris qu'on a tous pensé que vous parliez des deux filles ?
02:55Oui, mais des enfants de Sarkozy, mais c'est les enfants, c'était les filles de France.
02:59Les filles de France, bon bah écoutez, il était temps de le dire.
03:03Enfin, ce matin sur BFMTV, vous pouvez donner votre vérité, Enrico Macias.
03:08Enrico, il dit quand même quelque chose sur Nicolas Sarkozy qui résonne chez les Français,
03:13qui est cette idée, et quand on disait que cette attitude des juges, elle affaiblit la justice,
03:18c'est qu'il y a cette idée, on dépense beaucoup de temps, beaucoup de moyens,
03:22beaucoup d'argent pour juger quelqu'un qui, fondamentalement, n'est pas dangereux pour la société,
03:27et à côté de ça, il y a des tas de gens qui ne sont pas jugés,
03:32et les Français ont l'impression que souvent, finalement, la justice, elle est plus du côté,
03:38pas des délinquants, mais...
03:41Elle met plus d'énergie, vous voulez dire ?
03:43Elle met plus d'énergie face à des gens puissants qui, fondamentalement, ne sont pas des dangers publics.
03:46Mais ils incarnent quand même toutes les institutions de la République.
03:49Je te dis ce qu'on entend, je te dis ce qu'on entend,
03:53et c'est qu'il y a ce sentiment, quand même, que la justice, elle ferait mieux d'aller là où il y a des vrais sujets,
03:59sur la sécurité, sur la... Voilà.
04:01J'adore ce que vous venez de dire. J'adore.
04:04Je suis tout à fait d'accord avec vous. Complètement.
04:08Et c'est vrai qu'on s'acharne sur des détails qui n'ont aucune importance pour moi,
04:16et on oublie de s'occuper des vrais problèmes.
04:21Et ça, ça me gêne.
04:23Ça vous gêne ? Après, ce n'est pas des détails qui n'ont pas d'importance si, effectivement, le pacte de corruption est prouvé.
04:29Mais le problème, j'imagine que c'est ce que vous vouliez dire, Manu, et vous aussi, Enrico Macias,
04:35c'est effectivement le sentiment, pour certains autres, d'impunité.
04:39C'est-à-dire qu'effectivement, quand on voit aujourd'hui la question aussi de la récidive,
04:43la question de la fermeté ou non de la justice, au fond, c'est ça que vous voulez dire.
04:47J'imagine que vous voudriez que la justice s'occupe.
04:50Et ça, quand on entend un certain nombre d'enquêteurs, de policiers.
04:53Je recevais ce matin Laurent Nunez.
04:55On parlait de cette question de ces jeunes de 13 ans qui se sont attaqués à leurs profs d'EPS.
05:00Alors ça, moi, j'avoue que cette histoire m'a saisie des froids.
05:03Vous l'avez entendu, c'est hallucinant.
05:04Ça s'est passé à Fontenay-en-Rose hier.
05:06La prof d'EPS qui part au stade avec ses élèves, ou mercredi,
05:09et qui se fait littéralement étrangler par ses élèves de 13 ans.
05:14Et la question aussi d'une forme d'impunité ou de sentiment d'impunité des jeunes.
05:18Mais en même temps, on ne peut pas forcément comparer les deux.
05:20Enfin, moi, j'estime qu'on ne peut pas forcément comparer les deux.
05:23Mais je peux comprendre, et surtout, il y a un vrai espace de liberté ici pour que vous puissiez le dire.
05:28Oui, mais ce que je voulais dire, c'est qu'on s'attaque au président de la République, par exemple.
05:37L'ancien président de la République.
05:40Mais on oublie de parler de tout ce qui se passe dans ce monde d'horrible.
05:48C'est-à-dire tous ces actes antisémites, tous ces actes de violence.
05:53Vous savez, quand on a tué Samuel Paty, il n'y a pas eu d'une grande manifestation en France pour ça.
06:04Pourquoi on tue des professeurs ?
06:06Pourquoi on met en prison des écrivains ?
06:09Pourquoi ? Alors qu'on dit que la France est un pays de démocratie.
06:15Où est la démocratie ?
06:18La France que vous ne cessez de chanter, et vraiment, ça me frappe beaucoup.
06:22Encore aujourd'hui, vous dites qu'il y a toute cette tristesse.
06:26Vous parlez effectivement des professeurs.
06:28Quand vous parlez de l'écrivain, évidemment, on va y revenir.
06:30Je pense que vous pensez aussi à Boilem Sansal, dont on a appris hier qu'il était condamné à 5 ans de prison en Algérie.
06:35C'est pour ça aussi que j'ai voulu vous recevoir ce matin, Enrico Macias.
06:39On va marquer une petite pause, et juste après, je veux entendre aussi votre regard sur notre époque aujourd'hui.
06:44Je suis très frappée que lors de votre concert, il y a eu des malveillants qui ont jeté des boules puantes.
06:51Vous avez répondu « Je m'en fous ».
06:53On vous avait donné un concert il y a 10 jours à Paris, au Dôme de Paris.
06:58Un concert qui était plein, mais pendant lequel des boules puantes ont été jetées au milieu de la foule.
07:07Vous avez dit sur scène que vous n'aviez pas peur, que vous n'aviez pas peur pour vous.
07:14Mais malgré tout, comment vous avez ressenti ce moment-là de malveillance ?
07:20J'ai ressenti comme une menace, certaine, et pas du tout un truc de potache.
07:27C'était vraiment, ces boules puantes, ça m'a rappelé le Bataclan.
07:37En 2015, ça m'a rappelé beaucoup de choses.
07:42Évidemment, ça me touchait directement, puisque c'était mon spectacle.
07:47Vous avez dit, ces mots, il ne s'agit que de boules puantes, mais c'est un acte malveillant.
07:52Une plainte a été déposée, plusieurs personnes ont été évoquées comme ayant participé à cela.
07:59C'était juste un signal, mais pour vous, vous vous êtes dit que c'était un signal, ça aurait pu être autre chose.
08:05Bien sûr, ça aurait pu être plus grave.
08:07Mais c'est dire quelque chose, c'était un message à vous faire passer.
08:10Oui, un message. De toute façon, ça ne me fait pas peur, moi, personnellement.
08:15Ce qui me fait peur, c'est le public, c'est pour le public.
08:19C'est pour ça que je voudrais qu'il y ait une sécurité très forte,
08:25de façon à ce qu'il n'y ait pas quelque chose de grave qui arrive dans mes spectacles.
08:30Enrico Macias, ce signal, pour vous, il est aussi le symptôme de ce qui vous arrive depuis.
08:36Vous dites que depuis le 7 octobre, votre public, qui jusqu'alors était très large,
08:41c'est comme si les différentes communautés désormais ne communiaient plus jamais ensemble.
08:46Je ne vais pas aller jusque-là, mais ce que je veux dire, c'est que depuis le 7 octobre,
08:53je suis bouleversé parce que j'avais l'habitude de rassembler toutes les communautés dans mes spectacles.
09:01Même des communautés qui, a priori, ne pourraient pas s'aimer.
09:08Mais moi, je les faisais aimer, je les faisais fraterniser avec mes chansons et tout ça.
09:14Et là, j'ai un problème, c'est que je sens que les communautés sont manipulées par d'autres forces.
09:25Je les connais, les forces qui les manipulent, mais je ne veux pas encore faire des bêtises et déraper.
09:34Ce que je veux dire, c'est que les gens en eux-mêmes sont gentils,
09:39mais quand ils sont manipulés, ils deviennent des monstres.
09:45Je parle des extrémistes, je parle des islamistes, parce que moi, je ne fais pas de différence entre les...
09:52– Les extrémistes, pour vous, c'est d'où qu'ils viennent ?
09:55– Je ne fais pas l'amalgame entre les islamistes et les musulmans, parce que moi, les musulmans...
10:02– Vous avez grandi ensemble ?
10:03– Moi, j'ai grandi avec eux. Je trouve que les religions, j'en ai...
10:09Je ne suis contre aucune religion, bien au contraire.
10:13Moi, je suis un homme tolérant, et ce qu'est la tolérance est un peu abîmée en ce moment.
10:21Elle est abîmée, parce que même quand on n'est pas tolérant vis-à-vis des musulmans,
10:26on les confond avec les islamistes.
10:28C'est une stigmatisation dure, c'est très dur de faire ça, parce que...
10:35– Enrico Macias, vous parlez effectivement de cela, vous dites qu'il y a eu le 7 octobre.
10:40On sait que d'ailleurs, dans votre dernier concert, vous aviez dédié une chanson à la famille Bibas,
10:46évidemment cette famille qui a été massacrée, enlevée d'abord et ensuite massacrée par le Hamas.
10:51– Un bébé, son petit frère de 4 ans, son grand frère de 4 ans, sa maman, c'est quand même dur.
10:58– Je vous vois pour une fois, j'avoue, silencieux, attentif.
11:03– Mais vous parliez justement de ce que cette tolérance est terriblement abîmée,
11:08mais je lisais aussi, il y a peu de temps, que vous souhaitiez retourner chez vous, en Algérie,
11:14où vous n'êtes pas allé depuis 1961, si je ne me trompe pas.
11:17– Vous n'avez jamais pu y retourner.
11:19– Je ne suis jamais retourné.
11:21– Mais question, si les conditions font que c'est impossible, avant votre mort,
11:26ce sera un regret, j'imagine, inconsolable que de ne jamais avoir revu votre terre.
11:32– Peut-être que je la reverrai dans l'au-delà.
11:34– Inch'Allah.
11:36– Je ne sais pas. En tout cas, ma terre natale, elle est toujours dans ma mémoire, dans mon cœur.
11:45Le peuple algérien, c'est mes amis, c'est mes frères,
11:50mais je trouve que c'est une grande erreur de ne pas être retourné en Algérie,
11:57pas seulement pour moi-même, mais pour l'histoire du monde, de l'humanité.
12:02– Vous auriez aimé y retourner. – Bien sûr.
12:04– Vous n'avez jamais pu, pour des raisons de sécurité, y retourner.
12:08– Pour des raisons que j'ignore, parce que c'est une discrimination, quand même.
12:15Et ne pas pouvoir retourner dans sa terre natale, ça veut dire que je suis un apatride,
12:21mais heureusement que je suis français.
12:23– Vous avez voulu y retourner, on vous a empêché, on vous a refusé des visas ?
12:28– Sans cesse. J'ai été invité la première fois par le président Bouteflika.
12:34Et puis après, ils ont fait marche arrière.
12:37Au moment où j'allais partir, ils ont dit que je n'étais pas pratiquement le bienvenu.
12:42– Quel âge aviez-vous lorsque vous êtes parti d'Algérie ?
12:46– Quand je suis parti d'Algérie, j'avais 22 ans à peu près.
12:49– Et il y a évidemment cette chanson, je voudrais qu'on l'écoute,
12:51parce que c'est la chanson de l'exil, « Adieu mon pays ».
12:55J'ai quitté mon pays, j'ai quitté ma maison.
13:05Ma vie, ma triste vie, se traîne sans raison.
13:13– Évidemment, « Adieu mon pays », que vous et que tout le monde a rechanté derrière,
13:18c'est votre chanson, Enrico Macias.
13:22Aujourd'hui, on imagine plus mal encore qu'il ne vous y accueille avec la crise ouverte,
13:29non seulement entre la France et l'Algérie,
13:31mais je voudrais avoir aussi votre réaction à cette arrestation de Bolem Sansalle,
13:36arrêtée depuis trois mois, mais ça y est, condamnée officiellement.
13:39Cinq ans de prison ferme.
13:41– Ça me bouleverse, parce que je trouve qu'à chaque fois qu'on fait du mal
13:49à un intellectuel ou à un artiste ou à un écrivain,
13:54c'est un signe de mauvais esprit de l'État.
13:59C'est comme une dictature, ça fait de la peine, c'est la censure,
14:05c'est un manque de liberté.
14:08Quand la liberté n'est pas là, c'est la mort qui est là.
14:11– C'est votre blessure, vous le dites, c'est ma blessure
14:14de ne pas avoir pu retourner, effectivement, là-bas.
14:17Le contexte actuel, les tensions immenses,
14:20qui ne donnent pas tout à fait le sentiment que ça va s'améliorer.
14:23– Non.
14:24– Vous avez le sentiment que la France, que les Français,
14:28sont assez mobilisés sur ce sujet, sur ce combat pour la liberté
14:33qui aujourd'hui est symbolisé par l'affaire Bolem Sansalle ?
14:38Est-ce qu'on en fait assez ?
14:40– Je suis sûr qu'il y a beaucoup de gens de bonne volonté.
14:45Je suis sûr qu'ils voudraient bien le faire,
14:47mais on ne leur donne pas l'occasion.
14:50Mais je vous souhaite que tout le monde se réveille,
14:53parce qu'on est dans une situation, déjà, le gouvernement,
14:57et on n'en a pas tellement, la situation est dure.
15:01– On n'en a pas tellement, c'est vrai que quand vous le dites comme ça,
15:04c'est vrai qu'on n'en a pas tellement, quoi.
15:06– Plus de féminisme.
15:08– Plus de féminisme, effectivement.
15:10– Il vaut mieux avoir un petit sourire, mais avec tout ça…
15:12– C'est ça que je trouve assez inouï, quand même.
15:15C'est vrai que vous avez quand même traversé un certain nombre
15:18de très grandes épreuves, de très grandes douleurs,
15:21et vous gardez toujours cet incroyable sourire.
15:24– Oui, c'est vrai.
15:26– Ça vous frappe aussi ?
15:28– Moi, ça me frappe, je suis très heureux de vous avoir en face de moi.
15:31Pour moi, vous êtes vraiment toujours le trait d'union dans la société.
15:34On a un peu l'impression que vous êtes toujours ce trait d'union,
15:38et que les gens que vous voulez unir se transvasent vers la droite ou la gauche.
15:44Comment est-ce que vous, vous voyez votre public changer ?
15:48Est-ce que vous changez avec lui ?
15:50Comment est-ce que vous voyez les choses pour Delors ?
15:52– Non, le public ne change pas, c'est une mauvaise parenthèse en ce moment.
15:56C'est une parenthèse.
15:58Et je suis sûr que tout reviendra comme avant, bientôt.
16:01– Vous espérez vraiment que les choses s'apaisent,
16:04que les tensions aient compris en France ?
16:06– Tout ce que j'ai fait dans ma vie, j'ai toujours, malgré les tragédies qu'il y a eu,
16:12j'ai toujours l'espoir et l'espérance. J'ai toujours.
16:17– Vous parlez à une recommandatrice de la parenthèse,
16:19mais j'ai discuté il n'y a pas longtemps avec Delphine Horviller,
16:21la rabbine Delphine Horviller, qui dit que la parenthèse pour elle,
16:24elle a été ouverte en 1945 après la guerre, et qu'elle est refermée maintenant,
16:29et qu'en fait, les Juifs aujourd'hui se retrouvent en France comme ailleurs,
16:32essentialisés, c'est-à-dire menacés. Est-ce que vous ressentez ça aussi ?
16:36– Bien sûr. Vous savez, ce qui s'est passé pendant la Shoah,
16:40je croyais qu'à la fin, il y a eu le régime de Vichy en France,
16:46il y a eu beaucoup de choses dures, mais j'ai cru que tout cela allait s'arrêter.
16:53On disait plus jamais ça, plus jamais ça.
16:56Et là, on retrouve encore des relents de tout ce qu'on a vécu dans ces années-là.
17:04– Est-ce que vous avez peur ? Est-ce qu'il y a des moments où vous avez peur,
17:06Enrico Macias ?
17:08– Moi, je n'ai jamais peur pour moi. Ce n'est pas pour moi que j'ai peur.
17:11J'ai peur pour ceux que j'aime, j'ai peur pour la collectivité,
17:15j'ai peur parce que je suis devenu un témoin de mon temps,
17:19par mes chansons que je chante, par les chansons que je chante.
17:24Donc, je me dois d'être une sorte d'ange gardien de tout ce que j'aime.
17:32N'oubliez pas que j'ai écrit une chanson en 1963 qui s'appelle « Enfant de tout pays ».
17:38Et « Enfant de tout pays », c'est quoi ?
17:40C'est d'essayer de voir la fraternité entre tout le monde.
17:44Et quand j'ai écrit cette chanson, j'ai dit dans ma tête,
17:48j'espère ne pas la chanter tout le temps parce que ça arrivera.
17:52C'est le rêve du poète que je suis. Peut-être que ça va arriver.
17:57Et je m'aperçois en ce moment que ça n'arrive pas.
18:00Mais mon idéal ne change pas.
18:02Vous savez, c'est comme quand vous dormez, vous faites un rêve,
18:06et puis on vous réveille et le rêve s'arrête.
18:10Vous voyez ce que je veux dire ?
18:13En ce moment, il y a une parenthèse qui me fait arrêter de rêver.
18:20Mais je continue à rêver toujours.
18:22Mais Enrico, vous étiez aussi ce trait d'union,
18:26parce qu'il y a un peu deux Enrico Macias quand même, il faut le dire.
18:29Il y a vos chansons.
18:31Et puis il y a ce virtuose de la musique arabo-andalouse que vous êtes
18:35et qui crée finalement ce lien entre catholiques, musulmans et juifs
18:41en écho à ce qu'a été ce monde arabo-andalous
18:45qui a sans doute été au Moyen-Âge
18:47le moment le plus fabuleux de l'histoire de l'humanité
18:50où tout le monde inventait tous les savoirs ensemble, toute la culture.
18:53Et cette période-là, c'est terminé aussi.
18:57Est-ce que vous voulez faire écho aussi à cette période extraordinaire ?
19:03Vous savez, j'écris une chanson qui s'appelle Andalousie.
19:06Et mon rêve, à part celui d'Enfants de tout pays,
19:10c'est que le monde retrouve l'ambiance et le temps de cette Andalousie.
19:16C'est ça que je voudrais.
19:18Je voudrais que toutes les communautés soient autour d'une guitare, d'un oud, d'une derbouka
19:26et fraternisent ensemble autour de la musique.
19:30Parce que la musique, c'est un vecteur très important pour la paix.
19:33Très important.
19:35Et vous avez vu, les islamistes, à l'époque de l'al-Qaïda,
19:41ils empêchaient les gens de faire de la musique.
19:45C'est une des premières mesures qui a été décidée en Afghanistan.
19:48Ils empêchaient les gens de faire de la musique.
19:50C'était de casser, on a vu ces images épouvantables,
19:52où on cassait devant les yeux des musiciens qui n'avaient plus que leurs yeux pour pleurer,
19:55où on cassait leurs instruments, où on brûlait les pianos.
19:57Oui.
19:59La musique est un vecteur.
20:01J'ai un petit cadeau pour vous, Manu.
20:03La musique et la science.
20:04Je sais que la musique, l'Oriental, est le grand bonheur.
20:08C'est la chanson de Manu. On l'écoute.
20:16Regarde, c'est l'ancêtre de l'aïl-aïl-aïl.
20:19Il y a même le aïl-aïl-aïl dans la musique.
20:24L'aïl-aïl-aïl.
20:26L'aïl-aïl-aïl, c'est l'ancêtre de l'aïl-aïl-aïl.
20:31C'est vrai que, Manu, je sais que ça, ça vous...
20:34En plus de vous plaire, ça vous émeut.
20:36Bien sûr.
20:38Est-ce que l'espoir, ça se cultive?
20:40Vous disiez tout à l'heure, je suis le témoin de mon époque.
20:43Alors, effectivement, à l'âge que vous avez,
20:45vous avez été le témoin de plusieurs époques, peut-être.
20:48Compte tenu de ce que, aussi peut-être, une parenthèse s'est fermée,
20:51comment on fait pour garder espoir?
20:53Et où est-ce qu'on va puiser cet espoir?
20:56Vous savez, quand vous avez l'expérience de moments difficiles
21:02comme des tragédies, d'être cher et tout ça,
21:06il y a toujours en nous un espoir.
21:11L'espoir, c'est quelque chose...
21:13C'est l'instinct de conservation, quoi.
21:15C'est ça, l'espoir.
21:17C'est une sorte d'instinct de vie, quoi.
21:19Oui, mais il y a quelque chose de bouleversant,
21:21quand on vous entend, Enrico Macias,
21:23c'est que, au fond, vous avez la foi.
21:25Non, mais la foi, c'est même pas la question de foi en Dieu,
21:27la foi dans l'homme, la foi dans la fraternité,
21:30en dépit de tout ce qu'on voit,
21:32en dépit du chaos, en dépit du fracas,
21:34en dépit de la terreur qui est partout.
21:37Vous gardez la foi, encore.
21:39Vos mots le disent, vos yeux aussi le disent.
21:42Vous savez, quand je partirai,
21:44j'aimerais qu'on dise ça de moi.
21:47Cette foi, je veux pas la perdre,
21:50jusqu'à mon dernier souffle,
21:52parce que je suis écouté par beaucoup de gens,
21:55et si je leur dis, il n'y a plus d'espoir,
21:59c'est trop dur.
22:03Je crois que c'est la première fois que je vous vois pleurer.
22:07Bon.
22:09Vraiment, je suis désolée,
22:11mais c'est vrai que je me dis,
22:13Enrico, vous êtes un homme qui dit toujours l'espoir,
22:16qui dit toujours le...
22:23Pourquoi cette angoisse, tout d'un coup ?
22:25Pourquoi ça remonte ? Pourquoi ces larmes ?
22:28Parce qu'on parlait de l'espoir,
22:30et il faut que j'ai toujours de l'espoir.
22:35Mais ça veut dire qu'en fait, pour vous,
22:37en ce moment, il est difficile de le garder.
22:41Non, je le garde.
22:44Je fais tout pour le garder.
22:46Pas pour moi, pour tout le monde.
22:49Oui, mais c'est plus douloureux que jusqu'à présent.
22:52Je vois que ça vous demande plus d'effort.
22:54Oui.
22:55Quand vous avez vu les images du rabbin,
22:59samedi dernier, qui a agressé comment ?
23:01C'est dans ces moments-là que vous pleurez,
23:03mais qu'on ne sait pas que vous pleurez, en fait.
23:05Oui.
23:06Vous savez, dans ma vie, j'ai perdu mon beau-père,
23:09assassiné en Algérie.
23:12Cheikh Raymond,
23:14qui était un grand représentant de la musique algérienne,
23:19en Dallouse.
23:23Et puis, encore maintenant,
23:25je vois qu'il y a des choses très terribles.
23:27Par exemple, les otages qui sont encore...
23:32aux mains du Hamas.
23:35Il y en a qui reviennent dans des cercueils.
23:38Des bébés.
23:40On a tué des bébés.
23:42Moi, je trouve ça, quand même, c'est trop dur.
23:45Mais Enrico Massias, vous avez toujours écrit des chansons en écho à tout ça.
23:48Est-ce qu'aujourd'hui, vous sentez que votre...
23:51j'allais dire, votre inspiration créatrice de tout ça,
23:56elle se nourrit ?
23:57Est-ce que vous allez faire des nouvelles chansons ?
23:59Je suis en train de préparer un nouvel album, justement.
24:02Je ne pars pas. Je reste là.
24:04Moi, je reste là.
24:06Je reste là.
24:08Je suis en train de préparer un nouvel album
24:10avec beaucoup de chansons.
24:12D'ailleurs, ça sera mon dernier album.
24:15Vraiment ? Pourquoi ?
24:17Ah oui, parce qu'avec la maison de disques,
24:21on a décidé que ça serait mon dernier album,
24:24à cause de mon âge.
24:26Et que je veux finir la boucle de mon parcours
24:33avec cet album, justement.
24:36Et qu'est-ce qu'il dit, cet album,
24:38qu'il écrit avec vous ?
24:40Quel est le message, la couleur de cet album ?
24:42C'est pour que je laisse une trace
24:45après mon départ de ce monde.
24:47Parce que la trace n'est pas déjà là, selon vous ?
24:49Comment ?
24:50La trace n'est pas suffisamment...
24:52Oui, mais encore.
24:54Il y a beaucoup de choses que je n'ai pas pu dire.
24:56Qu'est-ce que vous voulez dire dans cet album ?
24:59Qu'est-ce qui vous tient le plus à cœur ?
25:01S'il n'y a plus qu'un seul album,
25:03qu'est-ce que vous n'avez pas encore dit ?
25:09Par exemple, j'ai une chanson
25:11qui s'appelle « Laisse faire le temps ».
25:14Je crois que ça va être le titre de l'album.
25:17« Laisse faire le temps ».
25:24Voilà, ça va être ça.
25:26Non mais c'est des conneries, Enrico.
25:28Si vous avez l'inspiration,
25:29après vous referez un nouveau disque.
25:33Manu ne veut pas que ça s'arrête.
25:35Dire que c'est le dernier, c'est impossible.
25:37Après le dernier, il n'y a plus d'album.
25:42C'est le dernier album que je vais enregistrer.
25:44Mais c'est tout.
25:46Je continuerai à chanter sur scène
25:48jusqu'à mon dernier souffle,
25:50si Dieu me donne la santé et me prête vie.
25:53C'est ce que l'on vous souhaite, évidemment.
25:55Merci, Enrico Macias, d'être venu avec nous ce matin.
26:00Je vous souhaite à tous une très belle journée,
26:02un bon week-end et à lundi.
26:03Merci.
26:04Merci beaucoup.
26:05Merci.
26:06Bonne bienveillance.