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"L'inceste, ça ne touche pas que les victimes. C'est comme une bombe avec des déflagrations partout."

Marine Courtade a été violée par son grand-père quand elle était petite. Mais ceux qui savaient n'ont rien dit. Alors, à 36 ans, elle a voulu comprendre pourquoi. Dans sa BD "On ne parle pas de ces choses là", elle explore les raisons du silence au sein de sa propre famille.

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Transcription
00:00C'est tout le drame de l'inceste. C'est à la fois leur fille qui est victime et c'est à la fois leur père qui est agresseur.
00:04Moi, j'ai été agressée par celui que j'appelle le père de mon père, donc mon grand-père.
00:08Il nous a agressés quand on était petites et quand mes parents l'ont su, ils en ont parlé à d'autres oncles et tantes qui ont dit
00:14« Ah oui, on savait », parce qu'on a eu, nous aussi, des doutes sur nos propres enfants.
00:20Je me souviens de la colère de mes parents de se dire « Mais pourquoi personne ne nous en a parlé ? On aurait beaucoup plus protégé Marine. »
00:28C'est avec cette sorte de colère-là que j'ai commencé mon sujet, en me disant « Mais comment une homerta se construit dans une famille ?
00:34Pourquoi mes oncles et tantes n'ont rien dit à l'époque ? »
00:37Dans ce voyage que j'ai entrepris, aller les rencontrer chacun un par un, j'ai aussi compris les raisons de leur silence.
00:43Par exemple, une de mes tantes, elle m'explique qu'elle n'a jamais pu en parler parce qu'elle-même avait été victime de viol dans son enfance.
00:52Et que de parler de ça et de parler de ce que son père avait fait avec sa fille,
00:57la renvoyait à ses propres souvenirs de sa propre agression et que c'était un traumatisme trop violent et que ça a créé un court-circuit important.
01:04J'ai un autre oncle qui me parle de la difficulté d'assumer d'avoir un père comme ça et que c'est aussi ça qui explique les silences dans lesquelles il est.
01:12L'inceste, ça ne touche pas que les victimes, c'est comme une bombe avec des déflagrations partout et chacun essaye de faire comme il peut.
01:20Il y a beaucoup de familles dans les histoires d'inceste où parfois il va y avoir un camp où on croit et un camp où on ne croit pas.
01:27Nous, dans notre famille, il n'y a pas du tout eu ça, on m'a toujours crue, mais par contre c'était mieux de ne pas en parler.
01:33C'est ça l'inceste, c'est l'indicible en fait, ce n'est pas seulement des histoires de violences sexuelles,
01:38c'est des violences sexuelles commises par quelqu'un qu'on aime naturellement, donc forcément ça crée une notion un peu de double peine pour les victimes.
01:46Je me suis rendue compte que ça crée aussi une double peine pour les proches dans l'impossibilité de faire face à cette situation.
01:53Mais il y a aussi une forme de mauvaise foi aussi qu'il ne faut pas nier en fait.
01:57Le fait de ne pas regarder, le fait de ne pas poser de questions, le fait d'avoir des doutes et de garder ces doutes pour soi,
02:02tout ça, ça contribue au mécanisme du silence et c'est ce qui contribue aussi au fait qu'on se retrouve non pas avec trois victimes mais avec dix victimes.
02:11– Et on vous demande, en tout cas c'est ce que vous écrivez dans ce roman graphique,
02:14on vous demande si vous allez publier sous votre vrai nom, c'est ce qui inquiète beaucoup de personnes dans votre famille,
02:19et est-ce que cette mécanique de l'omertale ne se joue pas aussi dans le regard des autres sur sa propre famille,
02:24sur la peur de l'honneur bafouée et d'être assimilée aux actes de l'agresseur ?
02:28– Oui, ça c'est une vraie donnée sur les questions d'inceste effectivement,
02:35on se rend compte que la honte de qu'est-ce que l'autre va dire de moi, qu'est-ce que l'autre va dire de ma famille,
02:43elle est très très forte quand on doit assumer le fait d'avoir un père, un grand-père, un cousin violeur,
02:52c'est potentiellement prendre le risque d'être mis au banc de la société parce que ce qu'il a commis est innommable
03:00et qu'on risque d'être jugé pour ça, on risque d'être mal regardé, on risque potentiellement d'être assimilé,
03:07est-ce que le père qui a commis ça, est-ce que son propre fils ne pourrait pas commettre les mêmes actes ?
03:14C'est toutes ces questions qui sont renvoyées aussi et qui contribuent à cette mécanique du silence.
03:21J'ai compris que la mémoire sur les questions d'inceste c'est un chemin très tortueux en fait,
03:26et c'est aussi ce qui contribue au silence des victimes, c'est-à-dire que moi souvent on va me demander,
03:33et c'est d'ailleurs ce que m'a demandé plusieurs de mes oncles, mais c'était quand exactement ?
03:38Ça s'est passé de quel mois à quel mois, de quelle année à quelle année ?
03:41Mais moi ces questions je ne sais pas répondre en fait, parce que moi j'ai des souvenirs abstraits.
03:46Dater la chose de manière aussi précise, ça m'est impossible, et parce que ça m'est impossible,
03:52pendant longtemps je me suis interdite d'en parler en me disant mais si je ne suis pas capable de dater,
03:57personne ne va me croire en fait, donc je ne peux pas en parler.
04:00Moi les conséquences sur ma vie elles ont été très importantes,
04:03quand j'étais petite je refusais de porter des jupes et des robes,
04:07au moment de l'adolescence je refusais de mettre des tampons, etc.
04:12La vie sexuelle ça a forcément eu un impact très important,
04:16ce qui est de l'ordre des premières découvertes pour les gens qui n'ont pas vécu ça,
04:19nous ça peut être de l'ordre du flash,
04:20et donc oui oui ça peut avoir des conséquences à plein d'échelles dans une vie de victime.
04:26À la fin de la BD vous écrivez cette phrase très forte,
04:29j'aurais préféré être violée par un inconnu dans un parking.
04:33Est-ce que vous voulez dire par là que c'est encore plus compliqué quand ça se passe dans sa propre famille ?
04:39C'est vrai que je ne remets pas du tout en cause les conséquences pour une victime
04:44qui a été violée dans un parking par un inconnu,
04:46mais c'est vrai que si j'ai écrit cette phrase c'est que j'ai le sentiment que l'inceste,
04:52il y a quand même une notion de double peine très forte, voire de triple peine,
04:57parce que déjà on subit des viols qu'on n'aurait jamais dû subir,
05:02mais on le subit de la part de quelqu'un qu'on aime naturellement quand on est enfant,
05:07donc forcément ça crée un court-circuit hyper important dans nos têtes d'enfant.
05:13Et quand je dis triple peine, c'est que si je parle,
05:17je sais que je prends un risque énorme de briser une famille qui, officiellement,
05:22va très bien et brille sous tout rapport,
05:25donc c'est beaucoup de poids et de responsabilité sur les épaules d'un enfant.
05:31L'idée est venue petit à petit, c'était vraiment au moment de Me Too,
05:37j'avais très envie de traiter ces questions-là en France
05:41et je trouvais qu'on parlait beaucoup soit de l'angle des victimes,
05:44soit de l'angle des agresseurs et qu'on parlait très peu de l'entourage,
05:47et donc au départ je cherchais une famille pour le traiter en tant que journaliste.
05:51Je me souviens qu'un matin je me suis réveillée en me disant
05:55mais en fait évidemment arrête de tourner autour du pot,
05:57c'est avec ta propre famille qu'il faut que tu fasses cette histoire.
06:00Ma démarche c'était pas de les exposer pour laver mon linge sale en public
06:06ou d'être dans cette posture-là,
06:08mais vraiment d'utiliser ce qui s'est passé dans notre famille
06:11qui est malheureusement assez commun
06:13quand on regarde les chiffres du nombre d'enfants victimes d'ancestres,
06:16on dit que ça touche potentiellement 3 enfants par classe,
06:20donc c'est vraiment énorme.
06:22Et donc je me dis que notre histoire est finalement assez banale
06:26et que si ça peut être un mal pour un bien et servir à d'autres familles,
06:31en fait tant mieux, déjà ça te gagne.

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