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Qu’est-ce qui fait une nation ? Une langue, un territoire, une histoire partagée, des institutions communes ? Ou bien est-ce quelque chose de plus profond, une construction de l’esprit, un sentiment collectif qui évolue avec le temps ?
Depuis plus d’un millénaire, la nation française s’est forgée à travers les soubresauts de l’histoire : la monarchie capétienne, la Révolution, l’Empire, les guerres mondiales, la République. Elle a changé de frontières, de régimes, de symboles, et même de définition.


La France a longtemps cultivé un récit national, parfois glorieux, parfois mythifié, mais toujours structurant pour sa cohésion. Aujourd’hui, à l’heure des bouleversements politiques, de la mondialisation et des doutes identitaires, cette question ressurgit avec force : la nation française est-elle en crise ou simplement en mutation ?
Entretien avec Eric Anceau, spécialiste de l’histoire politique et sociale de la France, qui vient de publier "Histoire de la Nation française - Du mythe des origines à nos jours" (Tallandier)

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Éducation
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00:00Bonjour à tous. Qu'est-ce qui fait une nation ? Une langue, un territoire, une histoire
00:27partagée, des institutions communes ? Ou bien est-ce quelque chose de plus profond,
00:31une construction de l'esprit, un sentiment collectif qui évolue avec le temps ?
00:35Depuis plus d'un millénaire, la nation française s'est forgée à travers les
00:39soubresauts de l'histoire. La monarchie capétienne, la révolution, l'empire, les
00:44guerres mondiales, la république. Elle a changé de frontières, de régimes, de symboles
00:48et même de définitions. La France a longtemps cultivé un récit national,
00:52parfois glorieux, parfois mythifié, mais toujours structurant pour sa cohésion. Aujourd'hui,
00:57à l'heure des bouleversements politiques, de la mondialisation et des doutes identitaires,
01:01cette question ressurgit avec force. La nation française est-elle en crise ou simplement
01:06en mutation ? Pour en parler, nous recevons aujourd'hui un spécialiste de l'histoire
01:10politique et sociale de la France qui vient de publier un ouvrage majeur sur le sujet,
01:14Éric Enceau. Éric Enceau, bonjour.
01:17Bonjour Guillaume, merci de me recevoir.
01:18C'est toujours un plaisir, c'est je crois la 3e ou 4e fois que vous venez, donc je rappelle
01:23quand même à nos téléspectateurs qui vous êtes, un historien spécialiste du
01:2719e siècle, du second empire et des dynamiques politiques et sociales qui ont façonné la
01:32France contemporaine et vous êtes enseignant à l'université de Lorraine après avoir
01:37été longtemps à Sorbonne Université. Alors, auteur d'une vingtaine d'ouvrages…
01:41Une quarantaine !
01:42Une quarantaine, voilà ! D'une quarantaine d'ouvrages, vous avez récemment publié
01:47en 2022 la première élection présidentielle de l'histoire, en 1848, parue chez SPM,
01:56une histoire mondiale des impôts chez Passé Composé en 2023, vous étiez venu nous parler,
02:02la laïcité, un principe de l'antiquité au temps présent, en 2024 toujours chez le
02:06même éditeur Passé Composé, et enfin l'objet de cette émission, histoire de la nation
02:11française, des mythes, des origines à nos jours, lui, est paru chez Tallandier. Alors,
02:19dans l'introduction de ce livre, vous écrivez que la nation revêt une réalité complexe
02:27qui a pu changer dans le temps et dans l'espace. Avant de rentrer dans le détail, peut-on
02:31dire qu'il y a eu plusieurs nations françaises successives au fil de l'histoire ?
02:36Oui, alors la citation que vous évoquez est due à Ernest Renan, qui en mars 1882 a publié,
02:44après l'avoir prononcée à la Sorbonne, une très grande conférence sur le sujet,
02:49bien sûr on va sans doute en reparler, et Ernest Renan disait c'est une question,
02:54une idée claire en apparence, mais en réalité extrêmement complexe. Nous étions au lendemain
02:58de la guerre de 1870 et ça va le faire évoluer lui-même dans sa conception de la nation.
03:04Pour faire simple, je dirais qu'à la base, il n'est pas républicain Ernest Renan,
03:08loin s'en faut, et il a une conception ancrée dans le temps, très patrimoniale,
03:14très historique, basée sur la langue de la nation, la nation en fait royale telle qu'elle
03:22a été forgée, on l'évoquera sans doute, par nos grands monarques capétiens. Et puis,
03:27sous l'effet de la guerre de 1870, on nous arrache l'Alsace et la Moselle,
03:32les Alsaciens et les Moselans de parler allemand, d'histoire longue germanique,
03:37auraient voulu rester français, mais voilà, ils sont rattachés à l'Allemagne et les Allemands
03:43leur refusent le plébiscite auquel ils aspiraient. Et donc Renan va rajouter un élément très
03:50intéressant parce qu'il vient de la Révolution, c'est l'idée que les peuples doivent être
03:55consultés pour faire nation, ce que Renan appelle le plébiscite de tous les jours.
04:02Donc ces deux choses, dans l'esprit de Renan, la nation c'est à la fois un ancrage historique
04:06très très lointain, patrimonial, mais c'est également une volonté de vivre ensemble au
04:12quotidien. – Parce que d'ailleurs il continue de fermer, ce qu'il considère une nation c'est
04:16d'avoir fait ensemble des grandes choses dans le passé et de vouloir continuer à en faire
04:21ensemble, est-ce que pour vous c'est la définition idéale de la nation ?
04:25– Oui, alors toute la conférence, là on la résume en deux citations qui sont les
04:30plus célèbres, c'est vrai, mais la conférence dure plus d'une heure et il définit les choses
04:35beaucoup plus précises que nous le faisons là. À l'époque où Renan écrit, il y a
04:40indiscutablement dans la nation française qui vient véritablement là de républicaine
04:45d'advenir, il y a une nationalisation des Français au cours du XIXe siècle, on l'évoquera
04:50aussi sans doute, il y a à la fois l'ancrage dans le présent et la volonté de continuer
04:56à se projeter en avenir ensemble. Aujourd'hui les choses sont un petit peu plus complexes
05:01parce qu'on a ce passé, mais le présent est compliqué et alors l'avenir on n'en
05:05parle même pas. – Alors vous soulignez également que la
05:08conception de la notion de nation en France se repose davantage sur un projet politique
05:14finalement que sur une langue ou sur des critères ethniques, c'est-à-dire que la nation est
05:20différente du peuple ? – Ah oui, le peuple et la nation sont deux
05:23choses différentes, c'est-à-dire que le peuple c'est quelque chose à la fois de
05:25très concret et en même temps le peuple, il y a deux définitions, c'est-à-dire
05:30qu'il y a le peuple en tant qu'entité qui vit dans un état, mais il y a aussi le
05:34peuple qu'on oppose aux élites. La nation est d'une certaine façon beaucoup plus englobante,
05:39mais beaucoup plus complexe parce qu'elle repose sur une représentation que les autres
05:44ont de vous et une représentation que vous vous faites vous-même du monde. Alors dans
05:49mon livre, j'évoque les deux aspects parce que bien évidemment à l'étranger, on va dire
05:55les Allemands, les Anglais, etc. ou les Italiens ont une conception très particulière des Français
06:00qui peut être faite d'admiration, mais aussi d'une forme d'agacement parce que les Français
06:06se voient peut-être un petit peu plus beaux qu'ils ne sont et ont tendance depuis la
06:11Révolution française, depuis les Lumières, depuis la déclaration des droits de l'homme
06:14ou des citoyens à donner des leçons à la terre entière.
06:18D'ailleurs, vous m'ouvrez sur la transition sur ma prochaine question parce que c'est la
06:23citation de Tocqueville que vous mettez en exergue de votre introduction que je veux lire.
06:28Oui.
06:28Quand je considère cette nation en elle-même, je la trouve plus extraordinaire qu'aucun des
06:34événements de son histoire. En a-t-il jamais paru sur terre une seule qui fut si remplie
06:38de contrastes et si extrême dans chacun de ses actes ? Les téléspectateurs continueront
06:44donc.
06:45Et le Général de Gaulle lui fait écho puisque dans la première page de ses mémoires, il
06:50dit quasiment mot pour mot la même chose. Je cite également le Général de Gaulle à
06:54la suite.
06:54Oui, ça a l'impression que la Providence l'a créée pour des succès achevés ou
06:57des malheurs exemplaires. Alors, qu'est-ce qui rend selon vous la nation française si
07:00particulière par rapport à d'autres modèles nationaux ?
07:04Alors, il y a des éléments de similitude et il y a des différences. Parmi les éléments
07:07de similitude, c'est l'État et en particulier la monarchie qui ont forgé la plupart des
07:14nations mondiales. Et la France s'inscrit en fait dans ce trend historique. Il y a quelques
07:20exceptions et on opposera par exemple la France à l'Allemagne parce que l'Allemagne, c'est
07:25la nation qui va créer l'État. Et c'est très tardif, c'est le XIXe siècle. Mais
07:29globalement, la France se ressemble plutôt au modèle commun. Alors maintenant, il y
07:33a des traits distinctifs comme d'ailleurs de toutes les nations. Nous avons un patrimoine
07:37particulier, nous avons une langue particulière, nous avons peut-être un goût de la controverse,
07:43du débat plus prononcé que nos voisins, la galanterie, ça vient de l'époque moderne
07:49et c'est extrêmement français, la gastronomie. Donc, il y a des particularités, des spécificités
07:55de chaque nation. J'ajoute un élément, c'est que bien évidemment, les élites ont
08:01forgé la plupart des nations. Mais alors nous, le processus remonte très très loin
08:05puisque les monarques capétiens ont commencé à le faire à partir du XIIe, XIIIe siècle.
08:11Donc c'est quand même très très ancien. Justement, on va maintenant aborder la construction
08:15de cette nation. Alors, vous avez découpé votre livre en 4 parties que vous appelez
08:21des âges, pour reprendre votre terminologie. Donc, il y a les origines, les mythes, ensuite
08:28la forge royale puis révolutionnaire, l'épanouissement national au XIXe siècle et enfin le quatrième
08:37âge, celui que nous vivons, celui d'une nation républicaine vivante, débattue et
08:41menacée dites-vous. Alors, revenons aux origines. Pourquoi les mythes ? Parce qu'effectivement,
08:48on parle des Gaulois, des Francs, de Bouvines. Est-ce que ça s'est constitué vraiment à
08:51partir de 2000 sans remonter jusqu'aux Troyens ?
08:54Bien sûr. Alors, la question des origines est une question extrêmement piégeuse, bien
08:57évidemment. Tous ceux qui se sont attelés à ce sujet l'ont abordée. Moi, je l'aborde
09:02de front. Dire nos ancêtres les Gaulois est bien évidemment très très exagéré. Ça
09:07n'empêche pas certains de nos présidents, de nos chefs d'État à avoir repris la formule.
09:11Nicolas Sarkozy, par exemple, voulait qu'on réenseigne à nos chers enfants nos ancêtres
09:17les Gaulois, y compris quand ils étaient d'origine différente, on va dire, que natale
09:22en France. Mais il y a un peu de vrai quand même, malgré tout, parce que les Gaulois
09:26et les Gallo-Romains, quand les Francs arrivent, sont quand même 12 millions, à peu près,
09:31là où les Francs, les envahisseurs, ne sont que 100 000 à 120 000. Donc, vous voyez le
09:35rapport de proportion. Simplement, les Gaulois eux-mêmes sont d'origine très variée.
09:41Quand on évoque les Gaulois et les Francs, on va oublier les Normands, on va oublier
09:45qu'il y a aussi un peuplement grec sur le pourtour méditerranéen de la France. Et
09:50donc, en fait, le mythe des Gaulois, mais le mythe des Francs et le mythe des Troyens
09:55va être utilisé, en fait, par les rois de France pour s'affirmer comme issus d'une
10:02très très longue lignée. J'évoquais les Francs, le baptême de Clovis, à la jointure
10:07du Vème et du VIème siècle, joue ici un très très grand rôle dans l'affirmation
10:10des rois capétiens, issus de l'élection du Capet, dans des conditions très controversées
10:16au Xème siècle.
10:17Mais tous ces mythes ont surtout été développés au XIXème siècle, à un moment de l'établissement
10:20du roman national. La République les a repris également.
10:23Et oui, ils ont été développés en deux temps. Ils ont été développés par les
10:26monarques. Pensons par exemple à un roi comme François Ier. François Ier fait référence
10:31par exemple aux Gaulois, très très fréquemment. Louis XIV aime beaucoup Vercingétorix également.
10:37Donc vous voyez, il y a cet ancrage. Mais bien évidemment, la Troisième République
10:41et ce qu'on appelle le roman national vont rajouter une couche. Alors, en s'appuyant
10:47beaucoup plus sur les Gaulois que sur les Francs, parce que le gros problème des Francs,
10:50il est double. D'une part, c'est le baptême de Clovis. Alors on est dans un combat de
10:55la République assez anticléricale à ses débuts. La laïcité républicaine va s'affirmer.
11:00Et donc cet héritage, on a tendance un petit peu à le renier. D'autant plus que les
11:05Francs, ce sont des Germains. Et les ancêtres des Germains, les Allemands, viennent de nous
11:10vaincre en 1870. Donc on préfère évoquer les Gaulois. Gambetta, je publie prochainement
11:15un livre sur Gambetta, est assimilé à Vercingétorix, le défenseur du territoire. Et on préfère
11:21les Gaulois aux Francs, par exemple.
11:23Mais ça reflète également l'opposition droite-gauche.
11:26Exactement. Au XIXe siècle, alors ça c'est assez fascinant. Je le rappelle, dans mon
11:30livre, c'est connu des spécialistes, mais beaucoup moins du grand public. On va dire
11:34que c'est plutôt la droite conservatrice et catholique qui, on est dans un combat des
11:39deux France au XIXe siècle, revendiquent l'héritage franc. Et plutôt les Républicains,
11:45les libéraux, mais surtout les Républicains, qui revendiquent l'héritage gaulois.
11:49Alors là, c'était les mythes développés au XIXe siècle. Maintenant, je voudrais revenir
11:54à la réalité. Comment s'est constituée cette nation ? Est-ce que c'est par choc
11:59successif, par rupture, grande rupture, ou bien progressivement, en douceur, si je puis
12:05dire ?
12:06Alors, il y a deux choses. Il y a une sédimentation à partir du XIe, XIIe, surtout XIIIe siècle,
12:11le XIVe siècle, au moment où l'État monarchique se construit. Et puis, il y a des phases de
12:16cristallisation. Et ce que je montre dans mon livre, c'est que les guerres, la guerre
12:21de Cent Ans, les guerres de religion, plus près de nous, les guerres napoléoniennes,
12:26la guerre de 1870, les deux conflits du XXe siècle, surtout la première plutôt que la
12:32Deuxième Guerre mondiale, ont été des moments où on a failli disparaître, où la nation
12:36a failli disparaître, mais où elle a été au contraire confortée. Donc, il y a une
12:40forme de cristallisation. J'utilise cette double image, si vous voulez, géologique,
12:44de sédimentation lente et de cristallisation à des moments clés. J'ajoute un élément,
12:49je n'avais pas tout à fait terminé ma réponse tout à l'heure, c'est-à-dire
12:52qu'il y a deux moments dans la nation. Il y a la nation royale, elle part d'en haut,
12:57et elle essaie d'englober un maximum de Français, mais avec plus ou moins de réussite.
13:02Et à partir de la Révolution, il y a une nation qui part d'en haut, bien évidemment,
13:06mais également de la base, c'est l'épisode de la fête de la Fédération, et on passe
13:10de la souveraineté royale à la souveraineté nationale. Ça, c'est très important.
13:151789, on va revenir dans le détail. Les grands marqueurs de la constitution de la
13:21nation, est-ce que c'est, je voudrais qu'on en suit quelques-uns, est-ce que le baptême
13:26de Clovis en est un, véritablement, ou est-ce qu'on est encore dans le roman national ?
13:29Non, on est dans un événement qui va faire sens après, mais a posteriori. L'historien
13:36se méfie des anachronismes. On n'est pas du tout encore dans la nation France à l'époque
13:40du baptême de Clovis, même si le général de Gaulle, qui était catholique, donne cette
13:44profondeur historique. C'est à partir de nos rois, de nos monarques capétiens, par
13:49souci de légitimité, qu'on va réactiver le baptême de Clovis.
13:52Donc ensuite, autre marqueur, le traité de Verdun, le serment de Strasbourg.
13:57Alors, c'est la langue. C'est la langue, donc c'est important, mais là encore, la
14:01langue n'est utilisée que par l'élite. Et donc, si vous voulez, les patois demeurent
14:07très très répandus. Et le traité de Verdun, 842-843, c'est Charles le Chauve pour vos
14:14téléspectateurs, donc petit-fils de Charlemagne. C'est un jalon, mais un jalon a posteriori.
14:19C'est-à-dire ?
14:20C'est-à-dire qu'on va utiliser ça en disant, ben voilà, c'est un acte fondateur,
14:25mais pour les gens qui vivaient au quotidien, ils n'avaient même jamais entendu parler
14:31du traité de Verdun. Et ils n'utilisaient pas la langue franque, si vous voulez, qui
14:36était la langue du dominant, mais pas la langue commune. Donc, c'est plus tard.
14:41Et donc le premier vrai marqueur, vous savez de quoi ça peut être ? Ça peut être Bouvines ?
14:44Ben voilà, alors là, je m'appuie sur les grands historiens médiévistes, en particulier
14:48sur Georges Duby. Bouvines, indiscutablement. Donc là, on est en 1214. Le roi Philippe
14:54Auguste se heurte à des souverains étrangers. On citera par exemple le roi d'Angleterre
15:00mais également une révolte de certains de ses féodaux. Et il va s'appuyer sur d'autres
15:05de ses féodaux, donc les seigneurs qui sont sous lui, il est le suzerain de ces seigneurs-là,
15:10mais également sur les milices communales. Et donc certaines des milices communales vont
15:16envoyer des piétons pour servir dans son armée. La bataille de Bouvines va être un succès
15:20et la propagande royale va utiliser la bataille de Bouvines. 1214, c'est un jalon, mais c'est
15:27un jalon important, comme le dit Georges Duby, de cette construction du sentiment
15:32national et de la nation. Alors, est-ce que ce sentiment national va vraiment prendre
15:36forme au moment de la guerre de Cent Ans ? Ah, c'est une étape importante. Alors là,
15:40je m'abrite derrière une autre historienne, Colette Beaune, naissance de la nation France.
15:44Et bien évidemment, c'est important. Alors déjà, parce qu'il y a des héros qui vont
15:48être popularisés par la monarchie. On pensera au connétable du Guesclin, on pensera bien
15:53évidemment à Jeanne d'Arc. Le petit roi de Bourges, le dauphin, le futur Charles VII,
16:00il a perdu la moitié nord de son royaume. Il est réfugié à Bourges et il va donc faire
16:04des tournées dans le sud de son royaume et auprès de populations qui n'avaient jamais
16:10vu et parfois entendu parler du roi. Et ça, ça va conforter véritablement la monarchie.
16:15Et puis, il y a des victoires après une série de défaites. La reconquête de la Normandie
16:20et la reconquête de la Normandie va être célébrée de façon religieuse par des thédéums,
16:26mais aussi de façon laïque dans un grand nombre de villes du royaume. Donc, ça aussi,
16:31ça va renforcer. On peut parler d'une première fête nationale ? Oui, j'utilise le terme.
16:35Colette Beaune l'utilise aussi. Une première fête nationale à caractère même laïque.
16:38Donc, c'est quand même très, très intéressant. Mais ce sentiment national de faire nation
16:43autour du roi, ceux qui prenaient le parti des Anglais, eux, pensaient que le roi de
16:50l'Angleterre était légitimement roi de France. Et puis, n'oublions pas que la guerre
16:54de Cent Ans a un caractère en partie de guerre civile, opposition des bourguignons et des
16:59Armagnacs. Mais vous évoquez les Anglais. C'est très, très important aussi dans le
17:03sentiment national parce que ce sentiment s'affirme également contre l'autre. Et
17:08là, il y a le sentiment dans une partie de la population et les Anglais ont fait des
17:12déprédations. Il y a eu des villages brûlés, etc. d'anglophobie qui se développe au cours
17:18de la guerre de Cent Ans, comme au moment des guerres de religion. Alors, je ne sais
17:21pas si on aura le temps de les évoquer, mais au moment des guerres de religion, il y a
17:24les Espagnols qui ont pris la cause des catholiques. Il y a les Hollandais et les Anglais qui ont
17:30pris la cause des protestants. Et l'ingérence étrangère a tendance aussi, chez un certain
17:36nombre de patriotes, à renforcer le sentiment national. Donc, ça aussi, c'est très, très
17:41intéressant.
17:42On va venir aux guerres de religion. Mais avant, je voudrais m'arrêter aux environs
17:46de Philippe Lebel. Parce qu'au fur et à mesure que le domaine royal s'étend et se
17:52consolide, les frontières également s'affirment. Donc, il y a un État qui se crée. Est-ce
17:57qu'il faut un État pour faire une nation ?
18:00Dans beaucoup de pays, c'est le cas. En France, c'est le cas. C'est-à-dire que notre nation
18:05est née en très grande partie de l'État capétien, de l'État monarchique. Je dirige
18:10une collection chez Talandier. Petite anecdote, on est entre nous. En fait, j'ai créé cette
18:14collection parce que je me réservais dans cette collection l'histoire de la nation
18:18française. Mais il y a deux volumes déjà parus. Il y a l'histoire de la nation hongroise,
18:22Catherine Aurel, une collègue de la Sorbonne, et Yves Léonard, le meilleur connaisseur
18:26en France du Portugal. Histoire de la nation portugaise. Et ces trois nations se sont constituées
18:32par l'État. L'État magyar au Moyen Âge, Sainte-Étienne de Hongrie. Et puis, l'État
18:39portugais, bien évidemment, en opposition avec l'Espagne, l'autre grand pays de la
18:43péninsule ibérique. Donc, il y a des récurrences indéniablement. Dans notre cas, l'État
18:47est absolument déterminant dans la création de la nation.
18:50Alors, dans le même ordre d'idée que la guerre de 100 ans, ce sont les guerres de
18:54religion, est-ce qu'on peut dire qu'à ce moment-là, la nation française a failli
18:58sombrer au moment des guerres de religion ?
19:00Complètement. Parce qu'alors là, c'est une guerre civile puissance 10, même par
19:04rapport à la guerre de 100 ans. On s'étripe entre catholiques et protestants. Les protestants
19:10font des massacres de catholiques. Mais comme les catholiques sont beaucoup plus nombreux
19:14et beaucoup plus puissants, c'est surtout eux qui massacrent les protestants. On a
19:17tous en tête, en août 1572, le massacre de la Saint-Barthélemy, à Paris, avec des
19:21répliques dans une douzaine de villes de province, ingérence étrangère. Et là,
19:26vous avez ce qu'on appelle les politiques. Alors, on pensera, je donne deux noms pour
19:30vos téléspectateurs, le chancelier Michel de l'Hospital et puis Jean Bodin, très important
19:36pour la souveraineté nationale et la construction de l'État, qui vont inciter le roi à renforcer
19:43ses prérogatives. Et avec Henri IV, qui va pacifier les choses en se convertissant au
19:48catholicisme, mais en prenant également à l'avènement de son pouvoir le fameux
19:54édit de Nantes de 1598, qui est un édit de tolérance, un édit de pacification, l'avènement
20:00de la monarchie absolue de droit divin. Avant, on a eu une monarchie très contractuelle.
20:04Et là, le roi renforce ses prérogatives, mais c'est très intéressant pour notre
20:08sujet, parce qu'il va renforcer ses prérogatives en créant, je le montre dans mon livre, dans
20:13un chapitre, un couple État-nation. Et il s'appuie vraiment sur une nation, alors un
20:19peu imaginaire, mais bien évidemment, pour faire corps. Et le petit-fils d'Henri IV,
20:24Louis XIV, au moment de la guerre de succession d'Espagne, il est en grande difficulté.
20:28Et je rappelle ce texte, alors ça fascine tous les journalistes.
20:32Je l'ai relu. Oui, il écrit une lettre qui est assez étonnante, qui va être placardée
20:37sur les 39 000 lieux parfois. Et je me suis dit, c'est un appel du 18 juin avant l'heure,
20:46sauf qu'il est né le 12 juin 1709. Et d'ailleurs, significativement, il abandonne le « nous »
20:54pour le jeu. Et il écrit « Quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que
20:58celle que j'ai pour mes propres enfants. Quoique je partage tous les mots que la guerre
21:02fait souffrir à des sujets aussi fidèles, et que j'ai fait voir à toute l'Europe
21:07que je désirais sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu'ils
21:10s'opposeraient eux-mêmes à la recevoir, à des conditions également contraires à
21:15la justice et à l'honneur du nom français. »
21:17Je pense que le Général de Gaulle a dû la lire, cette lettre.
21:20Ah, le Général de Gaulle avait une connaissance très très approfondie de l'histoire de
21:24France. Il n'utilise pas le mot « nation » dans cette lettre. Mais la nation est déjà
21:27là. Et ce qui est fascinant, c'est que quelques décennies plus tard, le mot « nation »
21:32est utilisé par Louis XV et par Louis XVI, mais constamment, constamment. C'est le
21:37couple « roi-nation ». Et pourquoi il l'utilise beaucoup ? Parce qu'il est en train de s'affirmer
21:42pendant les Lumières l'idée d'une nation sans le roi, d'une souveraineté nationale.
21:47Donc, il y a une concurrence pour s'approprier la nation entre le roi et les philosophes
21:53et les parlementaires des Lumières. C'est assez fascinant.
21:55Je rappelle que cette lettre, c'était pour justifier la conduite de la guerre. Il fallait
22:00s'enrôler.
22:01Oui, d'autant plus qu'il est en très grosse difficulté dans la guerre de succession
22:03d'Espagne.
22:04Donc, on parlait des Lumières. Est-ce que c'est à ce moment-là que va apparaître
22:08la notion de souveraineté nationale ?
22:10Oui, exactement. C'est le moment où tout bascule. Alors, on a en tête, je ne donnerais
22:13qu'un philosophe, Rousseau, Jean-Jacques Rousseau, souveraineté populaire et nationale.
22:17Alors, aujourd'hui, on distingue les deux. Il y aurait même toute une émission à faire
22:20sur le distinguo. Mais à l'époque, on ne finance pas autant souveraineté populaire
22:24égale souveraineté nationale, dans l'esprit d'un Jean-Jacques Rousseau.
22:28Et donc, ça va mener à la révolution, cette notion de souveraineté populaire ou nationale
22:34au moment de la révolution ?
22:36Alors, la nation. Vive la nation ! C'est le cri de la bataille de Valmy en 1792, Dumouriez
22:42et Kellerman. Et la nation, alors là, sature le vocabulaire des révolutionnaires. Parce
22:48que ces révolutionnaires, justement, alors un petit mot sur la différence entre souveraineté
22:51nationale et souveraineté populaire. Souveraineté populaire, c'est l'idée quand même de, je
22:56dirais, d'une démocratie directe. Et bien évidemment, les élites bourgeoises, elles
23:01veulent s'approprier le pouvoir. Et c'est la souveraineté nationale, l'idée que dans
23:05la nation, le peuple, il a des représentants qui l'élit et qui le représentent. Et c'est
23:12bien cette idée-là qui se cache derrière la souveraineté nationale, telle qu'on va
23:16la connaître ensuite et telle que nous la connaissons aujourd'hui avec nos parlementaires
23:21et notre président.
23:22Est-ce que vraiment la révolution française est le pivot le plus important dans la notion
23:26de nation ?
23:27Oui, indiscutablement. Vous voyez que je n'hésite pas, contrairement à certains de mes collègues
23:31ou hommes politiques, je citerais Jean-Luc Mélenchon, à remonter très très en amont
23:35avant 1789. Mais indéniablement, le point de bascule, c'est la révolution française.
23:40Et le XIXe siècle. Parce que le XIXe siècle, avec la progression de l'État, va achever,
23:46et oui, un XIXe qui se respecte et qui travaille en histoire politique et sociale doit évoquer
23:52son siècle quand il fait une histoire de la nation. Un quart du livre. Parce que c'est
23:55là où le peuple français est véritablement nationalisé par l'école, par l'armée,
24:00par les transports, par l'économie, etc.
24:03Mais est-ce que, alors on parlait du pivot important de la révolution française, la
24:08guerre de 70 également est fondamentale.
24:10Fondamentale, alors, sentiment national bien évidemment, là encore, terrible présence
24:15des Prussiens et des Bavarois.
24:17Les sentiments nationals qui se basent sur un échec, enfin, sur une défaite.
24:19Sur un échec, la douloureuse perte de l'Alsace-Moselle, la chute du second empire, l'avènement
24:24de la troisième république. Et puis je vous le disais, le fait qu'un certain nombre
24:28de penseurs estiment que maintenant, vraiment, il faut, pour reconstruire le pays, profiter
24:33en fait d'un malheur, c'est ce qu'écrit très très bien Renan ou un Victor Hugo,
24:38profitons de cette catastrophe pour, je mets les guillemets, rebondir, nous reconstruire,
24:43par l'école, par l'armée, et certains diront aussi, par la laïcité, par la démocratie.
24:48Voilà. Les grands piliers de la république.
24:50Mais je vais rester au XIXe siècle, les deux grands moments aussi, 1830 et 1848, comment
24:56ont-ils marqué la notion de nation ?
24:58Ah ben alors je dirais, je le savais bien évidemment, je joue au candide, mais c'est
25:02une redécouverte de la monarchie de Juillet, un régime qui est très très impopulaire
25:05aujourd'hui en France, le roi bourgeois Louis-Philippe, mais Louis-Philippe, n'oublions pas quand
25:11même, c'est ma couverture, c'est celle qu'on présente souvent comme la liberté
25:16guidant le peuple de Delacroix, ou comme la république, mais Delacroix n'était pas
25:21républicain, il était plutôt bonapartiste, et en fait c'est la nation, c'est une figure
25:25de la nation, c'est pour ça qu'avec mon éditeur on a voulu la mettre en couverture.
25:28Avec Louis-Philippe, c'est le rétablissement définitif dans notre pays de la souveraineté
25:34nationale, car pendant 15 ans, les 15 ans qui ont précédé, il y a eu un retour de
25:38la souveraineté royale et du droit divin sous la restauration avec Louis XVIII et avec
25:44Charles X.
25:45Et à partir de 1830, elle n'est plus remise en cause, et c'est la redécouverte, alors
25:49il apparaît dans mon index tout en haut, d'un grand ministre comme Guizot, l'impopulaire
25:54Guizot, mais Guizot il a joué un rôle fondamental, il y a la grande loi de 1833 pour que chaque
26:01commune de France ait une école, qu'elle soit religieuse ou qu'elle soit laïque, et
26:07puis c'est la création du musée d'Histoire de France à Versailles, qui connaîtra, on
26:12l'oublie aujourd'hui, mais plusieurs centaines de milliers de visiteurs chaque année, c'est
26:16quand même tout à fait phénoménal, vous avez des écoles primaires qui viendront voir,
26:21alors imaginez la modernité, on est au milieu du XIXe siècle, les tableaux d'Histoire
26:27de France, de la grande galerie de l'Histoire de France de Guizot et Louis-Philippe.
26:30Vous déplacez les élèves, même de Paris, ils venaient.
26:33Oui parce que le train, vous avez le train, les deux gares de Versailles par exemple que
26:37vous connaissez aujourd'hui, et bien elles datent du règne de Louis-Philippe, c'est
26:41quand même assez fascinant, donc beaucoup de visiteurs et plein d'autres choses encore,
26:45les transports, le réseau de transports, le début de la voie ferrée, on le disait,
26:49tout ça c'est Louis-Philippe, il joue un très très grand rôle dans le fait de nationaliser
26:54le peuple français.
26:55Les points et mesures par exemple, c'est la révolution qui les a créés, mais c'est
26:59véritablement sous Louis-Philippe qu'il s'impose sur notre sol, donc unification
27:05des points et mesures.
27:06Et 1848, ce qu'on a appelé le printemps des peuples, est-ce qu'il y a un nouveau
27:11concept ?
27:12Alors oui, je dirais, c'est déjà la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité,
27:17elle date de 1848, et puis d'autre part, c'est le suffrage universel masculin, mais
27:22là encore, l'historien universitaire, vous voyez, donne des grandes bases et nuances.
27:27Suffrage universel masculin, et on vote à partir de 21 ans, donc à l'époque 38 millions
27:33d'habitants, vous avez 10 à 11 millions d'électeurs, c'est un gros progrès par
27:38rapport à l'avant, le suffrage chancitaire, le suffrage en fonction des impôts, mais
27:43on est encore très très loin du compte, les femmes, vous le savez, ne voteront qu'en
27:461944-1945 en France.
27:49Donc on parlait de la guerre de 70, on va rentrer maintenant dans le XXe siècle, j'imagine
27:57que l'acmé du concept national, c'est la guerre de 14-18, l'Union Nationale.
28:04Il y a deux moments, c'est très dur parce que là on a moins de recul, mais quand même
28:10on en a un petit peu, il y a deux moments à mon avis, au XXe siècle, qui constituent
28:14une forme d'acmé de la nation, c'est d'une part la Grande Guerre, et la Grande
28:19Guerre débute par l'Union Sacrée, alors après les choses vont se distendre à partir
28:23de 1916 et surtout de 1917, mais tout le monde se retrouve en fait dans cette guerre, la
28:30laïcité qui a donné lieu à de très fortes tensions avec la querelle des inventaires,
28:35ne l'oublions pas, entre également dans les mœurs à la faveur de la guerre de 14-18
28:41avec les aumônies aux armées.
28:42Vous nous expliquez dans la dernière émission que le curé retrouve l'instituteur dans
28:46la tranchée.
28:47Exactement, donc c'est un très bon moment de l'Union Nationale, c'est Maurice Barrès,
28:52c'est également les grandes familles spirituelles de la France.
28:55Et puis le deuxième moment, si vous voulez, après, alors là pour le coup la Deuxième
28:59Guerre Mondiale qui a été un moment qui a distendu la nation, presque une guerre civile,
29:04c'est l'oubli voulu par le Général de Gaulle et les communistes de ce qui s'était
29:08passé pour refaire nation.
29:10Et immédiatement après la Deuxième Guerre Mondiale, vous avez les Trente Glorieuses
29:14avec une forme d'apogée économique de la France, la grandeur retrouvée.
29:19J'aime bien les images, les funérailles du Général de Gaulle, même si Pompidou
29:25c'était pas mal après, mais les funérailles du Général de Gaulle, c'est pas je dirais
29:28les funérailles de la France, il n'en demeure pas moins que de Gaulle disait « ben voilà,
29:32après moi les choses pourraient aller plus mal ». Et dans les chaînes qu'on abat,
29:36son livre de confession un petit peu avec André Malraux, il disait, voilà, il avait
29:41beaucoup lu Renan, « la nation elle naît, elle se développe comme un adolescent, un
29:46jeune adulte, et elle peut aussi disparaître ». Donc c'est le témoignage de de Gaulle.
29:53Attention, la nation n'est peut-être pas éternelle.
29:56Alors justement, on va en parler avec ce XXe siècle, du moins dans la seconde partie,
30:01on insiste d'abord à un rejet du roman national.
30:04Oui.
30:05À quel moment le roman national commence-t-il à être...
30:09Oui.
30:10C'est pas l'idéal le roman national.
30:11Ah, loin s'en faut.
30:12Alors je vous dis franchement, je ne suis pas un tenant du tout, je suis un tenant du
30:17récit national.
30:18Le récit national, il dit la vérité, il essaie de dire la vérité, bon, on peut pas
30:22complètement être objectif, mais donc il va évoquer les pages glorieuses de l'histoire
30:26de France, et il y en a énormément, je suis de ceux qui pensent que nous avons plus de
30:30pages glorieuses que de pages noires, mais il n'occulte pas, le récit national, les
30:35pages noires.
30:36Le roman national a tendance à évacuer complètement les pages noires de l'histoire de France
30:40pour ne plus garder qu'une vision complètement biaisée de la réalité, par exemple, on
30:45le sait peu, mais dans le roman national de la IIIe République, on fait un tri dans
30:49les rois de France.
30:50Il y a ceux qu'on garde et ceux qu'on rejette.
30:52On parle des rois fainéants, par exemple, et on va garder un Philippe Lebel parce que
30:56c'est le constructeur de l'État, on va garder, alors ça c'est un petit peu paradoxal, Louis
31:00XIV, parce que c'est aussi la grandeur de l'État, l'État c'est moi, et on va garder
31:04le bon roi Henri, complètement mythifié avec sa fameuse poule au pot, comme si les
31:08paysans sous Henri IV mangeaient tous le dimanche la poule au pot, bien évidemment que non,
31:14donc il faut faire attention.
31:15Alors, le point de bascule, c'est les années 60, 70, 80, où on commence à déconstruire
31:22la nation, vous avez, ça vient du monde anglo-saxon, des historiens, des sociologues, des politistes
31:28comme Bénédicte Anderson et en France, Suzanne Citron, qui déconstruisent la nation en disant
31:33que la nation c'est rien du tout, en fait c'est l'État qui va utiliser uniquement
31:40de la propagande et mettre dans la tête des gens qu'ils appartiennent à la même nation,
31:45mais c'est purement fictionnel.
31:46Alors je viens de vous dire que c'est en partie fictionnel, c'est en partie une représentation,
31:50mais pas seulement, parce que bien évidemment les Français, ils s'approprient à un moment
31:53donné la nation, et ils sont très contents aussi de faire nation, donc vous voyez, mouvement
31:59de balancier inverse, et encore une fois, la vérité, elle se situe quelque part entre
32:04le roman national et la déconstruction complète à laquelle on assiste par les intellectuels
32:09et puis par d'autres raisons aujourd'hui, il y a bien d'autres raisons qui expliquent
32:14les tensions et les difficultés qu'on rencontre dans la nation.
32:17C'est une entreprise de déconstruction, donc on a parlé de Suzanne Citron, il y a
32:21aussi des historiens aujourd'hui qui… Oui.
32:23Parce qu'on parlait de roman national, et puis de l'autre côté il y a la repentance,
32:27la repotence permanente… Oui, bien évidemment, tout à fait.
32:30Et puis on nous explique également que la nation n'existe pas, voire que l'histoire
32:33de France n'existe pas, voire que la France n'existe pas, on pourrait aller jusque-là.
32:37Oui, ou que la France s'est construite uniquement par rapport à l'étranger.
32:43C'est-à-dire ? Donc ça c'est plutôt ce qu'explique Patrick Boucheron dans…
32:45Par exemple, dans son Histoire mondiale de la France.
32:48Alors attention, c'est une approche qui a sa légitimité.
32:52Dans mon livre, je l'évoque, j'ai commencé par dire que nous nous étions construits en
32:56tant que nation par rapport à l'étranger.
32:57Mais vous comprenez bien que si on ne dit que ça, on ne présente qu'une vision biaisée,
33:03je dirais même idéologique, des choses, parce que la nation, elle s'est aussi construite
33:08par elle-même.
33:09Et donc il faut, me semble-t-il, et bien voilà, et également par le récit national, nous
33:17donner un avenir commun.
33:18On a le sentiment que certains n'envisagent de déconstruire que parce que soit c'est
33:24à la mode, soit parce qu'ils sont hostiles à la nation.
33:27Moi je n'ai pas d'a priori, je dis des faits.
33:29Est-ce que la nation est un concept ? Est-ce que c'est un concept de droite ou un concept
33:34de gauche ou c'est un concept neutre, ce qui devrait être ?
33:36Pour moi c'est un concept neutre et objectif, parce que la nation, encore une fois, elle
33:43a été appropriée par les Français.
33:44A certains moments donnés, elle est plus mobilisée par ce qu'on appellera la droite,
33:49mais c'est complexe, et à d'autres moments elle est plus mobilisée par la gauche.
33:52Je rappellerai quand même que pendant la Révolution et pendant le XIXe siècle, c'est
33:57plutôt un concept de gauche, indéniablement.
34:00Gambetta, encore une fois je reviens à ma biographie de Gambetta, le mot nation et avec
34:04le mot république, les deux sont mêlés.
34:06Jean-Marie Mailleur, l'un de mes anciens maîtres de la Sorbonne, avait publié avant
34:11moi une grande biographie de Gambetta, et c'est La République et la Nation, le titre
34:15de sa biographie.
34:16Donc pour Gambetta, les deux sont intriqués.
34:18On ne peut pas séparer la République de la Nation.
34:21– Et est-ce qu'aujourd'hui c'est un concept qui a mauvaise presse ?
34:23– Qui a très mauvaise presse, d'ailleurs, je ne vous cache pas que mon livre se vend
34:28très très bien.
34:29Je suis plutôt invité dans des médias positionnés du centre-gauche à la droite, la droite
34:37parfois affirmée, et pas du tout dans des médias de gauche affirmée ou de gauche extrême,
34:44de gauche radicale.
34:45– La Nation est devenue…
34:46– Vous reviens justement sur ce rejet de la Nation, d'après vous ?
34:49– Alors parce que la Nation aussi, il faut le dire, a été reliée un peu trop facilement
34:54au nationalisme.
34:55Alors bien évidemment, les deux guerres mondiales, le nationalisme y a pris sa part, mais je
35:02rappellerai quand même que le cadre national, il n'y a rien de mieux pour que s'épanouisse
35:06la démocratie.
35:07La démocratie et la République, et ça on a tendance beaucoup à l'oublier, on voit
35:12quand même que la démocratie, qui est l'un des cinq piliers de la République aujourd'hui,
35:16a été bafouée ces dernières années, quand on a oublié ça, de faire retour à la Nation.
35:20J'évoquerai le référendum de 2005, bien évidemment, il n'y a plus eu de référendum
35:24depuis, parce que c'était un non.
35:26– Est-ce que vous pensez que la Nation, aujourd'hui, peut se diluer ? Je ne sais pas, je pense
35:32à l'Union Européenne, ou à la mondialisation, la globalisation ?
35:36– L'historien est très prudent, vous évoquez les forces extérieures qui sont des handicaps
35:41possibles pour la Nation, la mondialisation, le modèle anglo-saxon qui séduit beaucoup
35:46une partie de nos élites et une partie de notre jeunesse, qui est constamment sur les
35:49réseaux sociaux à regarder des séries américaines, un modèle attractif, effectivement, de sociétés
35:55d'individus.
35:56Vous avez l'Union Européenne, dans sa nouvelle phase, depuis 1986 et 1992, qui est une Europe
36:03intégrée, donc avec l'idée, pour certains, d'une souveraineté européenne qui chapeauterait
36:07la souveraineté nationale, donc indéniablement, et puis des forces internes.
36:11Jérôme Forquet a publié un livre très éclairant, que je rappelle dans mon livre,
36:16« L'archipélisation de la France », il y a le risque d'un éclatement interne,
36:20donc il y a de très nombreuses menaces, moi je suis plutôt, je dirais, neutre là-dessus,
36:27et puis je suis historien, donc je ne vais pas faire de la projection, mais je dis que
36:31la main est aux politiques, c'est-à-dire que je crois beaucoup en la politique et c'est
36:36les politiques qui décideront, avec les Français, avec tous les Français, ce que nous serons
36:41demain, s'ils nous continueront, comme le voulait Renan, à avoir encore un avenir
36:45national commun.
36:46C'est le terme qu'on emploie très souvent aujourd'hui, de vivre ensemble, mais ce n'est
36:49pas le vivre ensemble de Renan ?
36:50Ah, pas du tout, parce que le terme est complètement dévoyé aujourd'hui, vivre ensemble, alors
36:56vivre ensemble c'est...
36:57Il va faire avec chacun ses indignes.
36:59Mais oui, c'est un terme qui vient du monde anglo-saxon, vous savez, faire France, par
37:04exemple, faire France, vivre ensemble, d'ailleurs, je prends presse d'ajouter que dans notre
37:10code civil, nous avons le terme assimilation, qui est devenu un gros mot aujourd'hui, alors
37:14que les pères fondateurs de la Troisième République l'utilisaient constamment.
37:18Il a été remplacé dans un premier temps par intégration, mais nous n'en sommes plus
37:22là pour d'autres, c'est l'accueil, l'accueil des autres avec toutes leurs différences.
37:29L'inclusivité.
37:30L'inclusivité.
37:31Alors là, c'est un danger parce que, bien évidemment, chacun doit faire un pas, mais
37:34c'est quand même à l'étranger qui est accueilli dans le pays de faire le pas le plus important
37:39vers le pays qui l'accueille, et certains considèrent que non.
37:43Il y a un rapport d'un conseiller d'État qui avait été commandité par le président
37:47Hollande en 2012, quand il avait été élu, Thierry Thuot, qui disait, voilà, l'assimilation
37:53et même l'intégration sont complètement dépassées.
37:55Je m'en presse d'ajouter que la plupart des socialistes avaient été choqués et
37:59que le président Hollande, devant le toler dans son propre camp, avait complètement
38:03enterré, bien sûr, ce rapport de Thierry Thuot, mais qui pourrait ressurgir.
38:08Alors, est-ce que l'historien que vous êtes est quand même inquiet pour la nation française ?
38:12Alors, je dirais, il est raisonnablement inquiet et raisonnablement optimiste.
38:16Moi, je dis, voilà, si nous voulons continuer à vivre ensemble et à constituer une nation,
38:23la balle est dans notre camp.
38:24Et si nous n'en avons plus la force, eh bien, voilà, la nation s'achèvera un jour.
38:30Mais c'est les Français qui décideront.
38:31Si elle s'achève, c'est quoi ensuite ? Une implosion ? Une explosion ? Une désagrégation ?
38:34Exactement, une désagrégation.
38:36Pourquoi ? Parce que vous avez certaines de nos régions, alors déjà, on a vu en
38:41Nouvelle-Calédonie, nos compatriotes néo-calédoniens, on voit avec le peu de soutien que nous avons
38:47accordé à nos compatriotes maorais, une députée bien connue de Mayotte est très
38:53très choquée, Estelle Youssoupha, par la manière dont vraiment certains de nos hommes
38:57politiques ont traité Mayotte, c'est complètement indécent, mais on voit également qu'en
39:02interne, eh bien, les Corses, les Bretons, le président, j'habite en Bretagne, le président
39:08du conseil régional de la Bretagne saute sur toute occasion de demande d'autonomie par
39:12une autre région pour dire, ah ben voilà, et nous Bretons, nous voulons aussi notre
39:16part des choses.
39:17Je m'empresse d'ajouter que beaucoup de Bretons sont très français et patriotes.
39:21Donc, il n'a pas forcément ici le soutien, mais ça pourrait venir.
39:24Nous avons été construits par un processus d'agrégation des différentes provinces
39:30et on pourrait être construit par un processus, dans l'autre sens, de désagrégation.
39:34Tout est envisageable.
39:35Est-ce que vous pensez que les rhodomontades guerrières de notre président, est-ce que
39:39c'est une pitoyable tentative ?
39:41Alors, pitoyable, je ne sais pas, mais indéniablement, vous savez, le président Macron est très
39:46politique et le mot nation, je l'évoque dans mon dernier chapitre, le 12e, il a eu
39:51tendance à le mettre à toutes les sauces quand ça l'arrangeait, il disait qu'il
39:53n'y avait pas de culture nationale, par exemple, à un moment donné, quand il était
39:56en visite en Algérie.
39:58Et puis, il est quand même le créateur, à Villers-Cotterêts, et on a dépensé beaucoup
40:02d'argent pour le faire, et Dieu merci, de la cité de la langue française, et très
40:06importante pour la francophonie.
40:08Donc, vous voyez, c'est l'un et c'est l'autre.
40:09Il est beaucoup dans le récit national, il est le président qui a le plus commémoré
40:14et le plus panthéonisé de tous nos présidents de la Vème République, mais je dirais que
40:18c'est peut-être parce que le roi est nu, comme on disait jadis, le président est nu,
40:22et il se raccroche à ceux qui peuvent l'être, parce qu'il a une perte de pouvoir.
40:26Et peut-être que la guerre en Ukraine, c'est, alors, je vais être un peu politiquement
40:30incorrect, mais c'est le moyen nouveau qu'il a trouvé, comme d'ailleurs en 2022, au moment
40:35de sa réélection, pour se réassurer en chef de guerre.
40:38On voit d'ailleurs qu'il remonte dans les sondages, depuis les rodomontades trumpistes
40:45et l'entretien de Trump et Zelensky dans le bureau Oval, et ce qu'ont dit les Européens,
40:52c'est qu'il s'est placé en première ligne parce qu'il était très bas et en
40:55grande difficulté dans notre vie politique intérieure.
40:58– Bien, ça sera le mot de la fin, je rappelle l'histoire de la nation française, du mythe
41:02des origines nojaux aux éditions Talendiers, on a parlé d'un Gambetta, vous allez revenir
41:08pour nous parler de Gambetta, et quels sont les projets ?
41:12– Ah, alors le grand projet… – Vous êtes un travailleur de fond, je le sais.
41:15– Oui, mais 2025, toutes les planètes sont alignées, mais les livres paraissent en même
41:19temps, le Gambetta, il est de deux ans antérieurs, c'est la nouvelle histoire de France, réunissant
41:24100 de nos plus grands historiens, de toute sensibilité, mais sans parti pris idéologique,
41:31pour proposer un très très beau panorama de notre histoire, un livre qui va sortir
41:36en septembre prochain et dont je pense qu'on va pas mal parler dans les médias.
41:39– Eh bien, nous en reparlerons, en tout cas, ici Eric Anceau, merci infiniment, c'était
41:45Passer Présent, l'émission historique de TVL, réalisée en partenariat avec la revue
41:50d'Histoire Européenne, avant de nous quitter, n'oubliez pas bien sûr de cliquer sur le
41:54pouce levé sous la vidéo, et de vous abonner à notre chaîne YouTube, merci et à bientôt.
41:59– Sous-titrage Société Radio-Canada
42:15– Sous-titrage Société Radio-Canada
42:45– Sous-titrage Société Radio-Canada
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